Istanbul : comment se porte la mégapole ?

Par Gabriel Capdeville M1 EMO 2018-2019 et El Guermaï Mehdi, M1 AlterEurope 2018-2019

Aujourd’hui peuplée par près de vingt millions de Stambouliotes et vaste d’environ 5500 km2 d’habitants – contre 7,2 millions d’habitants en 1990 selon l’Institut statistique de Turquie –, Istanbul n’est plus que la capitale économique du pays. Le pouvoir politique s’est déplacé vers Ankara, cependant cette métropole à cheval sur l’Asie et l’Europe, reste, plus que jamais, au cœur des attentions. La construction de la mosquée Çamlica lancée en 2013 est l’un des nouveaux grands projets conçus par le pouvoir afin de redonner à Istanbul sa grandeur passée. On observe un développement à géographie variable : alors que les quartiers touristiques sont mis en valeur, et que certains quartiers d’affaires se développent, certains quartiers périphériques comme celui de Sultanbeyli, où la population ne cesse de croitre étant donné l’afflux de réfugiés syriens, n’affichent pas la même aisance. L’aménagement de l’espace urbain est loin d’être homogène, avec un développement à deux vitesses. La façon dont l’aménagement urbain est aujourd’hui pensé soulève des interrogations, et on peut se demander dans quelle mesure la ville, tout en continuant à intégrer les nouvelles populations qui arrivent, peut permettre à tous de trouver une place convenable en son sein.

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Figure 1 : La Mosquée Çamlica, le projet pharaonique lancé par le président Erdogan en 2013

Données démographiques et urbaines : un étalement continu

La fulgurante croissance démographique de la ville laisse une empreinte sur les configurations démographiques et urbaines stambouliotes. Quelles sont donc les conséquences de la mégapolisation progressive d’Istanbul sur les dynamiques d’aménagement urbain ?

Selon P. Hueringer, la mégapolisation est « (…) le changement d’échelle brutal. […] (sans lequel) nous continuerions de parler de croissance urbaine »1. Quel que soit l’angle d’observation – en altitude ou au niveau de la mer – nous avons pris la mesure de la distribution aléatoire des édifices en hauteur, en largeur et en forme à Istanbul. Le manque d’harmonie qui en découle et la densification de l’aménagement urbain deviennent des outils pour analyser les manifestations, les moteurs et l’évolution de cette mégapolisation.

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Figure 2 : Vue panoramique du district Kısıklı victime de sur-densité et de désordre de l’aménagement urbain

Le phénomène de verticalisation

La colline de Çamlıca (268 mètres d’altitude) constitue un point de vue idéal sur le quartier de Kısıklı (Cf. la figure 2). « C’est un désordre sans pareil » commente Jean-François Pérouse, géographe, ex- directeur de l’IFÉA (Institut français des études anatoliennes) et guide de notre visite à Çamlıca. Au premier plan, on observe des bâtiments résidentiels de trois à cinq étages, parmi lesquels on trouve des immeubles d’une dizaine d’étages, et en second plan on note la présence agressive de ce que Jean-François Pérouse assimile à la city d’Istanbul. Ces gratte-ciels tous différents les uns des autres nous rappellent en effet le centre financier londonien. Le paysage urbain ne connait donc aucune harmonie.

J.F Pérouse explique ce phénomène par l’absence de plan d’urbanisme cadré en dehors des quartiers à forte teneur historique ou symbolique. Cette ville qu’il assimile à un « monstre urbain »2 est victime du nombre croissant de défis géographiques, démographique et géopolitiques de la région. Pire : les normes de construction des édifices de grande hauteur ne sont pas assez strictes en matière de sécurité (fondements parasismiques faibles). L’effondrement d’un immeuble résidentiel de huit étages dans le district de Kartal le 07 février 2019 a causé la mort de dix-huit personnes et l’hospitalisation d’urgence de quatorze blessés. Cet immeuble avait été construit illégalement. Ce genre de constructions servirait à entretenir la rente des grands promoteurs immobiliers privés. Une position paradoxale qui, nous le verrons, s’explique par une attribution intéressée de projets aux rentiers de l’immobilier sans assurer un dispositif de surveillance suffisant.

Les phénomènes de poldérisation et de débordement

Par ailleurs, le phénomène de poldérisation façonne l’urbanisme stambouliote. Cette stratégie repose essentiellement sur le débordement et l’étalement. Large d’environ 200 mètres, le quai Eminönü, qui a été entièrement aménagé depuis les bords de la mer de Marmara jusqu’à la limite avec le quartier Eminönü (qui avait servi de base à la construction du cœur de la ville de Byzance), constitue un cas exemplaire de débordement. L’étalement concerne, quant à lui, la périphérie d’Istanbul – comme c’est le cas de Sultanbeyli (environ 30 km du centre-ville). Ce quartier accueille pour une grande part des réfugiés syriens, des populations défavorisées et subit les ravages de l’intégration à géographie variable par les hautes autorités. En effet, le pouvoir présidentiel semble plutôt accorder la priorité à des quartiers à forte valeur touristique ou encore à la construction de pompeuses mosquées comme la mosquée Çamlica.

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Figure 3 : District de Sultanbeyli : foyer de « bâtisses de fortune »

A Sultanbeyli, un ancien bidonville, les bâtiments sont toujours des « bâtisses de fortune » selon les responsables de Mülteciler Derneği – ONG de soutien à l’insertion sociale des réfugiés – implantées dans le quartier. Les municipalités et responsables locaux (les mukhtars) des districts n’ont pas ou peu de pouvoir face à la privatisation de l’initiative de l’aménagement immobilier à Istanbul.

Architecture : une stratégie globale ou une dynamique par tâtonnement ?

Véritable centre économique et culturel de la Turquie, la ville s’est hissée au rang des plus grandes villes du monde. Située à la croisée entre l’Asie et l’Europe, Istanbul est un carrefour incontournable de la région. Cette situation a favorisé son expansion démographique. Quelles ont alors été les modalités de cet essor ?

Un marcheur, découvrant pour la première fois Istanbul, ne peut qu’être marqué par la variété des quartiers. Si la rive européenne, habitée depuis le VII° siècle, est densément peuplée depuis longtemps, on remarque que la rive asiatique connaît une forte expansion. Dès 2001, Jean-François Pérouse évoquait les « marges suractives de l’aire urbaine ». L’essor de ces quartiers périphériques n’est pas toujours dû à l’intervention des services publics. Certes, les services publics ont lancé plusieurs grands projets immobiliers d’habitats collectifs ou de bureaux mais l’habitat privé reste principalement le fait d’initiatives individuelles, souvent illégales. En turc, on qualifie ces constructions de « gecekondu », ce qui signifie « posé la nuit ». C’est donc le caractère hâtif et illégal de ces constructions qui est mis en avant ici. Le principal problème de ce genre de constructions, outre le non-respect des normes du pays, est surtout les risques graves qui menacent les habitants. Si, depuis le tremblement de terre de 1999 des mesures ont été prises, elles risquent de ne pas être suffisantes, en raison de la mise entre parenthèses des normes antisismiques.

Mais une étude par quartiers permet de développer une nouvelle vision de la mégapole. Le tiraillement de la ville entre l’Europe et l’Asie est perceptible : les monuments historiques des quartiers d’Eminönü, de Sultanahmet et de Karaköy font face à d’anciennes banques des puissances occidentales. A cela s’ajoute aussi la présence de quartiers très modernes, comme ceux autour de la place Taksim. Enfin, on trouve aussi des quartiers comme à Üsküdar où de luxueuses villas cachées au sein de gated communities font face à de vieilles maisons tombant en ruine et construites en bois.

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Figure 4 : Maison boisée dans le luxueux quartier d’Üsküdar

La ville offre un mélange des genres surprenant, donnant l’impression d’absence totale d’homogénéité. Aucune politique de la ville ne semble chercher à ordonner le tout, et il en résulte une impression contrastée.

Mobilité et transports à et vers Istanbul

La ville connait une extension continue. De nombreux projets ont été lancés afin de favoriser les transports et de permettre la mobilité des Stambouliotes. En effet, on observe que les infrastructures actuelles sont saturées aux heures de pointes.

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Figure 5 : Le bateau, un moyen de transport parmi tant d’autres à Istanbul

Les transports sont de différents types : voitures, métros, tramways, bateaux et avions. Si de nombreux projets sont actuellement à l’étude ou en cours de réalisation, deux chantiers retiennent l’attention. Tout d’abord, le projet le plus marquant, soutenu par une campagne publicitaire de grande ampleur, concerne le métro. Comme le montre la carte du métro stambouliote, l’objectif des pouvoirs publics est d’allonger les lignes de métro afin d’intégrer au maximum les marges de la ville. De plus, quatre nouvelles lignes devraient prochainement voir le jour. Ces ouvertures permettent de mieux quadriller la ville et de faciliter les déplacements. Ces nouvelles infrastructures sont liées à la réflexion des pouvoirs publics sur les mobilités et les flux.

Un autre chantier vient tout juste de s’achever : la construction du plus grand aéroport au monde. Ce projet, lancé en 2014, et inauguré en 2019, a pour objectif de faire d’Istanbul la plaque tournante des vols au Proche-Orient. D’ici 2022, cet aéroport devrait devenir un hub international accueillant jusqu’à 200 millions de voyageurs par an. Ce projet vise à intensifier les flux vers Istanbul et ses liens avec le reste du pays, mais surtout avec le reste du monde.

A travers ces projets, on observe une volonté des pouvoirs turcs de faire d’Istanbul une ville équipée de façon à faciliter les flux internes, et surtout, une volonté de favoriser la formation de flux externes vers une ville au potentiel touristique et économique énorme.

Centralisation du pouvoir et perte de marge des districts

Istanbul est progressivement devenue un carrefour de passages de différents flux. Le parti de la Justice et du Développement (AKP) a très rapidement investi le champ de l’aménagement urbain pour en maitriser l’impulsion. Selon les propos de Jean Marcou -professeur à Sciences Po Grenoble- rapportés par Thomas Lecomte : « Cette posture de grands bâtisseurs joue sur la fibre nationaliste d’une partie de la population »3. En effet, le secteur immobilier est la pierre angulaire de l’économie turque qui, certes, connait un taux de croissance important mais qui est loin d’être pérenne. Citons notamment l’inflation incontrôlée qui a suivi la dépréciation brutale de la livre turque.

Par ailleurs, la configuration des flux touristiques a changé – d’une population occidentale vers une majorité arabo-musulmane. Le pouvoir en place s’est donc attelé à orienter l’octroi de projets immobiliers dans une perspective nouvelle de valorisation du patrimoine en lien avec l’histoire et la culture arabo-musulmanes. Dans cette dynamique, les représentants des districts ont perdu la main en faveur du pouvoir centrale ; notamment dans des quartiers éprouvant un grand besoin de revitalisation (comme c’est le cas de Sultanbeyli).

L’on comprendra alors que J.F Pérouse lie le phénomène d’étalement urbain excessif et désorganisé d’Istanbul aux hauts fonctionnaires turcs en relation directe avec l’instance présidentielle. De fait, si leurs politiques sont (pré)méditées – et ancrées juridiquement – elles sont aussi et surtout entreprises en faveur de la spéculation immobilière et des intérêts personnels. La nature différente des intérêts –touristiques, immobiliers ou encore politique en vue d’une réélection – explique en partie l’aménagement de projets urbains de natures et de formes aussi différentes. L’idée d’une approche globale et harmonieuse semble donc traverser une impasse.

Devant la vitesse fulgurante de l’étalement urbain stambouliote mais aussi devant le manque de législation stricte et de contrôle de l’aménagement, nous pouvons nous interroger sur la soutenabilité de l’écart qui se creuse entre la prospérité économique de la Turquie – malgré les quelques temps durs de la dépréciation de la monnaie nationale – et une configuration urbaine en déséquilibre. Car ces déséquilibres qui, en apparence, sont urbains, portent en leurs germes des déséquilibres socio-économiques comme la précarité de l’emploi ou encore les défaillances du système de protection sociale.

1 P. HUERINGER, « De la ville à la mégapole : essor ou déclin des villes au XXI° siècle. « La mégapolisation un nouvel apprentissage » », s. d., p. 1.
2 J.-F. PEROUSE, Istanbul planète: la ville-monde du XXIe siècle, Paris, La Découverte, 2017.
3 T. LECOMTE, « À Istanbul, toute la démesure de Recep Tayyip Erdogan – Thomas LECOMTE, à Istanbul », sur L’Orient-Le Jour, https://www.lorientlejour.com/article/1117857/a-istanbul-toute-la-demesure-de-recep-tayyip-erdogan.html, 28 mai 2018.