Promenade géographique à Istanbul : incursion dans les entrailles d’un « monstre-urbain »

Par Grégoire Le Gall, Théo Guidat, M1 AlterEurope 2018-2019

Lundi 11 février 2019, en début d’après-midi, notre petit groupe suit le géographe et turcologue Jean-François Pérouse pour une promenade ensoleillée dans les rues d’Istanbul. Stambouliotes depuis quelques jours seulement, nous avions jusque-là essentiellement vagabondé dans le quartier de Karaköy avant de partir à la rencontre des monuments du centre historique de la ville. C’est après avoir arpenté ce vieux quartier, rencontré la grande Sainte-Sophie et découvert l’impressionnante mosquée de Suleymaniye (de l’autre côté de la Corne d’Or) que nous avons eu l’occasion de se confronter à la réalité de la ville d’Istanbul. Ainsi, nous découvrons ce qui se cache derrière l’éclat des édifices et le charme des vestiges. Pour la première fois, nous traversons le détroit du Bosphore et empruntons la nouvelle ligne 5 qui relie Üsküdar à Çekmeköy–Sancaktepe afin de découvrir la rive asiatique de la ville. Cette balade constituera une expérience géographique, brusque retour à la matérialité de la ville qui vient éclipser les songes vers lesquels nous renvoie l’ancienne gare de l’Orient express, visitée la veille.

La promenade géographique est une manière d’appréhender la ville depuis ses rues, d’éprouver sa continuité et ses ruptures. Durant ces quelques heures, nos observations, ainsi que les explications de notre guide-géographe souligneront les spécificités urbaines d’Istanbul. Ces traits caractéristiques, parfois discrets mais toujours visibles, constituent la corporalité de la ville. Ils forment surtout l’enveloppe matérielle d’enjeux plus profonds. Autrement dit, les processus urbains observés mettent au jour les processus démographiques, socio-économiques et surtout politiques, dans un sens large, à l’œuvre dans la ville. Ainsi, voici la description de quelques lieux parcourus accompagnés de leur analyse spatiale. Par ce terme, nous entendons l’observation des interactions spatiales en tant que représentations de modèles, inscrivant dans la ville des processus plus complexes : entre récit de voyage et compte-rendu géographique, nous proposons de retranscrire nos observations en essayant d’y insuffler une profondeur analytique. Cette dissection urbaine nous laissera entrevoir les entrailles d’un « monstre-urbain »1 caractérisé par sa diversité, une taille difficilement commensurable et son polymorphisme.

Kısıklı, mosquée d’Ergoğan et ségrégation socio-spatiale

Nous descendons du métro à Kısıklı et nous nous lançons dans l’ascension de la colline Çamlıca où trône la mosquée éponyme, projet pharaonique lancé par le président Recep Tayyip Erdoğan en 2014.

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Figure 1 : Mosquée de Çamlıca, vue des jardins du Nord-ouest, 11 février 2019, Laure Michel

Avant d’atteindre le sommet, nous traversons un quartier où se multiplient les résidences privées. Toutes sont entourées de hautes barrières et munies de systèmes de vidéosurveillance sophistiqués. Lorsque les portes s’ouvrent pour laisser sortir de coûteuses voitures, nous apercevons de beaux jardins, le plus souvent agrémentés d’une piscine. Ces « gated communities » prolifèrent à Istanbul. En effet, les promoteurs immobiliers ont réussi à susciter des stratégies résidentielles nouvelles parmi les classes moyennes et aisées en développant ces cités privées au cœur de la ville mais aussi sur ses franges et parfois même à grande distance du centre (où les aménités du cadre de vie sont plus nombreuses, comme au cœur de la forêt de Belgrade ou à proximité de la mer2).

Comme nous l’indique Jean-François Pérouse, la superficie et le type de logement varient largement d’une opération d’aménagement à l’autre. Ici, nous sommes en présence de villas, mais certaines communautés prennent la forme de petits immeubles ou d’un îlot complet. Cependant, toutes ces opérations présentent des points communs : le rôle des architectes occidentaux et européens, l’influence des promoteurs américains et californiens, la fermeture et les méthodes de prévention situationnelle, ou encore l’intervention de sociétés privée de sécurité très prospères3. Mieux encore, cet aperçu rend parfaitement compte de l’hétérogénéité des quartiers qui ne se situent qu’à quelques centaines de mètres les uns des autres.

Colline de Çamlıca, vue panoramique et étalement urbain

Au sommet de la colline, nous profitons du panorama vers l’ouest sur la rive occidentale. À notre droite, sur le flanc de la colline, nous apercevons un minaret blanc de l’immense mosquée en construction. De l’autre côté du Bosphore, du haut de la terrasse perchée du 5ème étage de notre hôtel de Karaköy, la mosquée est bien visible. Elle nous apparaissait, lointaine, comme la limite d’une ville déjà immense, étalée à perte de vue des deux côtés du détroit. Seulement, du haut de la colline, c’est en nous tournant vers l’est que nous constatons stupéfaits que la ville s’étale encore davantage, si loin qu’il est impossible d’en distinguer les contours. Même si étions prévenus, nous voici directement confrontés à l’immensité d’une ville que les vingt dernières années ont métamorphosée.

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Figure 2 : Panorama pris du sommet de la colline de Çamlıca, vers l’Est. 11 février 2019, Grégoire Le Gall

Selon les chiffres officiels de 20164, Istanbul compte au moins 14,8 millions d’habitants répartis sur 5 343 km2, soit la superficie de Trinité-et-Tobago, du département de la Meurthe-et-Moselle ou encore deux fois celle du Luxembourg. Pourtant, au début des années 1950, la population d’Istanbul ne dépassait pas le million d’habitants et sa superficie était restreinte à un arrondissement, celui de Fatih, aujourd’hui cœur de la ville et entouré de trente-neuf autres. Comme nous le fait remarquer notre guide, la spécificité de la métamorphose d’Istanbul réside dans le fait que sa croissance urbaine est aujourd’hui plus rapide que sa croissance démographique. De fait la ville connaît un fort étalement urbain, et selon les mots du géographe en reprenant les termes d’un de ses ouvrages : « l’ontologie stambouliote peut se résumer à cette formule : je m’étale donc je suis »5. Au loin, sur l’image, nous voyons des tours érigées, indices du nouveau Central Business District (CBD). Ce dernier, dans le district d’Ataşehir, doit devenir le nouveau centre financier international d’Istanbul. Symbole ultime de l’extension urbaine et de l’insertion de l’économie turque dans la mondialisation, il est, selon notre guide, majoritairement vide et ne tient pas ses promesses. Pourtant, les travaux se poursuivent.

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Figure 3 : Le nouveau CBD toujours en construction. 11 février 2019, Laure Michel

Dès lors, le projet illustre avec éloquence le choix d’Istanbul comme centre financier et économique du pays et l’intervention de promoteurs privés dans la redistribution des activités de service et de commerce dans l’espace urbain. Outre ce nouveau rôle économique, il renvoie à la multiplication des centres commerciaux permise grâce aux capitaux de firmes transnationales européennes et américaines6 et par l’insertion de la ville dans les circuits de la globalisation. Ces dynamiques s’inscrivent donc matériellement dans la ville en faisant sortir de terre des quartiers entiers, et ce faisant, participent largement à l’extension urbaine.

Üsküdar, rue Ferah et  hétérogénéité du tissu urbain

En redescendant de la colline, nous prenons vers le nord afin de découvrir d’autres quartiers et de « sentir la ville », c’est-à-dire s’y confronter, ou du moins la vivre un peu. « Sentir la ville », ces mots de Jean-François Pérouse rappellent l’approche du géographe Armand Frémont, notamment théoricien de « l’espace vécu ». Sans détailler la typologie que Frémont établit, on peut noter que le géographe est un témoin du tournant culturel de la discipline dans les années 1970. En effet, celle-ci s’ouvre alors aux sciences humaines et sociales et s’attache à replacer l’homme au milieu de l’analyse scientifique. Sa démarche consiste à s’intéresser notamment à la façon dont l’espace est approprié, et à sa possible harmonie avec l’homme qui l’occupe. Nous inscrivant dans son prolongement, il s’agit toutefois moins ici de conduire une recherche approfondie sur les interactions socio-spatiales à l’œuvre que d’adopter une démarche d’observation participante en évoluant justement au cœur de ces interactions.

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Figure 4 : Nord de Çamlıca, 11 février 2019, Théo Guidat

C’est une manière de constater la forte hétérogénéité du tissu urbain et les différences radicales entre les quartiers de la ville. İci, au nord de Çamlıca, dans le quartier d’Üsküdar, les rues sont plus étroites, les habitations sont plus basses, les transports en commun se font plus rares, les grandes enseignes internationales ont disparu tout comme la masse de touristes qui agite les arrondissements du centre historique. Mais au sein même de la rive asiatique, les fossés socio-économiques se transforment en fossés spatiaux. Alors que de l’autre côté de la colline, les larges villas de plusieurs étages jouissent d’une vue panoramique sur le Détroit, au sud, les habitations sont souvent délabrées et les sombres fenêtres semblent donner uniquement sur la rue principale. La fin de notre promenade nous mène au Meşreb Çamlıca Kafe, sur la rue Ferah que nous suivons depuis plus d’une heure. Le café n’a pour devanture que les lettres de son nom, et il faut descendre au premier sous-sol pour accéder aux salles de convivialité. Rien de comparable avec les vitrines des Starbuck Coffee qui émaillent les grandes artères que nous avons quittées ce matin. Nous partageons un salep (boisson turque traditionnelle) avant de prendre un petit bus qui nous ramène à Kısıklı, point de départ de notre promenade.

Bien sûr, cette courte promenade et nos analyses ne prétendent pas à l’exhaustivité, mais elles nous ont donné un réel aperçu de processus à la fois pluriels, multiples et rapides. Pluriels puisqu’en outre de ceux examinés, bien d’autres processus, de recomposition de l’espace notamment, sont à l’œuvre à Istanbul. Ainsi, des mutations internes métamorphosent les anciens quartiers, comme celui de Karaköy confronté à une gentrification croissante. Multiples dans la mesure où nous avons noté que chaque processus agissait à différents niveaux, d’abord urbain, mais ensuite socio-économique et politique. En effet, le niveau urbain correspond à la forme d’un processus plus profond. Autrement dit, il est signifiant d’autres facteurs invisibles mais bien existants. Lorsque qu’on incise cet épiderme matériel, il est possible d’accéder au deuxième niveau qui correspond aux réalités socio-économiques qui spatialisent la ville. Le troisième niveau quant à lui, rend compte de la situation politique de la ville voire du pays. Il s’agit du dernier niveau qui oriente les deux autres et construit la ville. Il n’est pas forcément lié à l’État, il comprend le politique comme ce qui est relatif à l’organisation de la Cité et mélange acteurs publics et privés. Cet ultime niveau, en fonction de sa nature, crée la ville telle que ses habitants l’éprouve. Rapides enfin puisque c’est bien vitesse folle de ces processus qui caractérise principalement la ville d’Istanbul. Il s’agit du facteur le plus pertinent pour comprendre sa singularité. La ville s’étend et sort de terre en quelques mois. Du haut de la colline de Çamlıca, quand nous scrutions l’Est, Jean-François Pérouse nous a fait remarquer qu’à la place des gratte-ciels du CBD, un terrain vague s’étendait quelques années auparavant. Ainsi, toutes nos observations témoignent d’une mue, sinon d’une mutation, de la ville. Cette mutation est l’expérience, en tant que géographes, qui nous a le plus marqués au cours de nos jours stambouliotes. C’est elle qui transforme Istanbul en « monstre-urbain », selon la qualification de Jean-François Pérouse. Car si « La Magnifique » regorge de beautés et de richesses, il n’en demeure pas moins qu’elle a acquis au cours des deux dernières décennies toutes les caractéristiques du monstre : la taille, le mouvement et la vie.

1 Pérouse, Jean-François. Istanbul Planète. Paris : La Découverte, 2017.
2 Touraine, Aude. « Les cités privées d’Istanbul », s. d., 133., 2012
3 Ibid.
4 Yerasimos, Stéphane. « Istanbul : la naissance d’une mégapole ». Anatoli. De l’Adriatique à la Caspienne. Territoires, Politique, Sociétés, no7 (1 octobre 2016): 15‑40. https://doi.org/10.4000/anatoli.563.
5 Pérouse, Jean-François. Istanbul Planète. Paris : La Découverte, 2017.
6 Fleury, Antoine. « Istanbul : de la mégapole à la métropole mondiale — Géoconfluences ». Document. Géoconfluences, 11 mai 2010. http://geoconfluences.ens-lyon.fr/doc/typespace/urb1/MetropScient9.htm.

Bibliographie complémentaire :

Débarre, Ségolène. « Pérouse J.-F., 2017, Istanbul Planète. La ville-monde du XXIe siècle, Paris, La Découverte, 220 p. » Cybergeo : European Journal of Geography, 22 mars 2017. http://journals.openedition.org/cybergeo/28012.
Fleury, Antoine. « Istanbul : de la mégapole à la métropole mondiale — Géoconfluences ». Document. Géoconfluences, 11 mai 2010. http://geoconfluences.ens-lyon.fr/doc/typespace/urb1/MetropScient9.htm.
Frémont, Armand. La région, espace vécu. Paris : Flammarion, 2009.
« İki Deniz Arası – Between Two Seas – Accueil ». Consulté le 9 avril 2019. https://www.facebook.com/ikidenizarasi/.
« Istanbul ». Marges & Villes (blog). Consulté le 9 avril 2019. https://marges.hypotheses.org/valorisation/profils-de-villes/istanbul.
Karaman, Helin. « Démesure d’Istanbul ». La Vie des idées, 29 juin 2018. http://www.laviedesidees.fr/Demesure-d-Istanbul.html.
Pérouse, Jean-François. Istanbul Planète. Paris : La Découverte, 2017.
Touraine, Aude. « Les cités privées d’Istanbul », s. d., 133.
Yerasimos, Stéphane. « Istanbul : la naissance d’une mégapole ». Anatoli. De l’Adriatique à la Caspienne. Territoires, Politique, Sociétés, no 7 (1 octobre 2016): 15‑40.