Les réfugiés syriens, des « invités » toujours les bienvenus chez les Stambouliotes ?

Par Dilara Ekici et Laure Michel, M1 AlterEurope 2018-2019

Pays qui accueille le plus grand nombre de réfugiés syriens au monde depuis le début de la guerre en Syrie en 2011, la Turquie est confrontée à un défi sans précédent : l’arrivée massive de réfugiés affecte ses structures sociales, économiques et politiques. Elle met à l’épreuve la capacité de l’État turc et de la société civile à mobiliser les ressources matérielles et humaines nécessaires à l’aide d’urgence, mais aussi à l’intégration des réfugiés. Ces enjeux sont cristallisés dans le cœur historique, démographique et économique du pays, Istanbul.

Une situation juridique précaire pour les réfugiés syriens en Turquie

Dès 2011, la Turquie a ouvert ses portes aux Syriens fuyant le déchaînement de violence dans leur pays. Depuis, l’afflux de réfugiés n’a cessé d’augmenter, jusqu’à la fermeture de la frontière en 2018. Aujourd’hui, sur plus de 5,6 millions de personnes ayant quitté leur foyer à cause de la guerre civile en Syrie, plus de 3,6 millions ont été accueillies par la Turquie. Le pays n’avait jamais été confronté à une arrivée aussi massive de migrants. La grande majorité de cette population a d’abord été installée dans des camps puis dans des villes en zone frontalière. Près de 2 millions de syriens se sont en effet installés à Gaziantep, à Hatay et à Şanlıurfa, dans lesquelles ils représentent plus de 20% des habitants1. Beaucoup ont rejoint Istanbul, qui est la capitale économique du pays et est située aux portes de l’Europe. Environ 556 000 syriens y sont enregistrés, soit 4,5 % de la population stambouliote. Cette concentration de réfugiés syriens dans cette ville-monde, lieu d’arrivée et de transit, s’explique par les opportunités de travail, notamment dans le secteur informel2, de regroupement familial et communautaire et de passage vers l’Europe.

Ne disposant pas de législation sur les migrations et de cadre juridique pour les migrants jusqu’en 2014, les autorités turques ont d’abord pris des mesures d’urgence pour cette situation vue comme temporaire. Les besoins essentiels tels que la santé, le logement, la nourriture des réfugiés syriens, tolérés comme « invités », sont assurés par les autorités turcs. Les réfugiés sont recensés par les municipalités et les autorités locales, voire même par les mosquées. L’accueil de tous les réfugiés syriens par le gouvernement de Recep Tayyip Erdoğan s’est fondé sur un discours de fraternité islamique héritée de l’empire ottoman, faisant de la Turquie un lieu de protection des musulmans syriens. Or, ces belles paroles ne sont pas reflétées dans le statut juridique des Syriens en Turquie. Avant tout, il est important de comprendre la signification particulière du terme « réfugié » en Turquie. La Convention de Genève de 1951 relative au statut des réfugiés mentionne que :

« Les réfugiés se trouvent hors de leur pays d’origine en raison d’une crainte de persécution, de conflit, de violence ou d’autres circonstances [...] qui, en conséquence, exigent une protection internationale. »3

La Turquie avait signé cette convention avec certaines restrictions. L’une stipule que les droits des réfugiés ne peuvent être interprétés comme allant au-delà des droits reconnus aux citoyens turcs. Autre critère déterminant : la clause géographique. La Turquie s’engage à n’octroyer le statut de « réfugié » qu’aux demandeurs d’asile qui immigrent à la suite d’événements survenus en Europe. Autrement dit, toute personne venant d’un pays non-européen ne sera pas considérée comme « réfugiée », même si celle-ci fuit un conflit ou des persécutions. Par conséquent, les Syriens de Turquie ne peuvent pas être considérés comme réfugiés. Jusqu’en 2014, ceux-ci n’avaient donc pas de statut juridique officiel. Entrée en vigueur cette année-là, la « loi de protection étrangère et internationale » accorde une « protection temporaire » aux personnes forcées de quitter leur pays, ne pouvant y retourner et ayant besoin d’une protection immédiate.

Entre intégration associative et hostilités locales : une hospitalité « à la turque » ?

Face au discours dominant qui qualifie les réfugiés syriens d’« invités » – priés de ne pas abuser de l’hospitalité de leurs hôtes -, à l’absence de politique d’intégration de long terme et d’infrastructures capables de faire face à l’arrivée massive de réfugiés, la société turque réagit et s’organise de différentes manières. Istanbul, qui concentre plus de 500 000 réfugiés syriens, constitue un laboratoire pour ces initiatives publiques et privées, formelles et informelles d’accueil. Entre intégration, assimilation et marginalisation, comment qualifier l’hospitalité turque ?

En réponse à la venue de milliers de réfugiés venus du pays voisin sans papiers, sans diplômes reconnus et bien souvent sans économies, de nombreux résidents stambouliotes se sont mobilisés par solidarité. L’aide humanitaire se trouve cependant progressivement prise en charge par la puissance publique : alors que l’Etat turc, insistant sur le caractère provisoire des migrations, a d’abord semblé délaisser les politiques publiques d’accueil durables, le pouvoir politique soutient les associations qui lui sont proches et mettent en œuvre une intégration contrôlée, orientée. Celles-ci concentrent les moyens financiers et logistiques, au point où l’on peut parler d’une « monopolisation politique du champ associatif »4. Pour pallier les carences étatiques, certaines municipalités élaborent ainsi leur propre politique d’accueil par l’intermédiaire d’associations comme Mülteciler Derneği dans le quartier périphérique de Sultanbeyli. Ce centre d’accueil de réfugiés, qui touche des financements d’instances internationales comme l’UNHCR ou l’UE et d’agences d’aide au développement (telle que l’agence allemande GiZ), propose des cours de turc, des consultations médicales (premiers soins, pédiatrie, suivi psychologique), une assistance juridique et des formations professionnelles comme des cours d’informatique ou de couture. La mairie fournit les locaux et paie les frais d’électricité. Cette structure en apparence non-étatique, profitant de financements internationaux, prend donc en charge la population syrienne et comble ainsi les insuffisances de l’État. Or, ce type d’associations, utilisant les ressources matérielles et l’idéologie de charité islamique de l’AKP, renforce l’influence locale du parti au pouvoir. Ces structures officieusement sponsorisées par le régime en place et appelées – de manière paradoxale et presque grotesque – « GONGO » (« government-organized non-governmental organization »), sont un phénomène moteur dans l’intégration des réfugiés syriens à Istanbul.

En réaction au contrôle informel du pouvoir politique sur la société civile en matière d’intégration des réfugiés syriens, certains opposants au gouvernement se sont organisés en associations locales non réglementaires. C’est l’histoire de Göçmen Dayanışma Derneği, une association de solidarité aux migrants opérant dans le quartier de Şişli. Présidée par Erhan Keleşoğlu, ancien professeur à l’université d’Istanbul et forcé à la démission après avoir signé une pétition pour la paix en 2016, elle a été créée par un collectif d’avocats, professeurs, médecins et psychologue afin d’apporter une assistance médicale et sociale ainsi que des conseils juridiques aux réfugiés syriens, qui sont au nombre de 20 000 dans cette municipalité d’Istanbul. En coopération avec les communautés syriennes locales, des organismes internationaux (Croissant Rouge, la DG ECHO de la Commission européenne) et d’autres ONG, l’association développe une forme alternative d’hospitalité et propose une socialisation plus inclusive, notamment par le soutien psychologique et l’insertion sociale des personnes LGBT+, persécutées dans leur pays d’origine et marginalisées en Turquie. Établies hors des canaux étatiques et réticentes au pouvoir en place, ces organisations indépendantes développent cependant une action à la portée limitée, faute de ressources matérielles et humaines suffisantes.

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Figure 1 : Dessins d’enfants dans les locaux de l’association à Sisli

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Figure 2 : Tableau explicatif de Mülteciler Dernegi

Gants de velours du parti au pouvoir ou organisations informelles de la société civile dissidente, les diverses formes d’accueil à Istanbul témoignent des efforts réels d’intégration sociale et économique envers les réfugiés syriens. Or cette hospitalité à la turque ne semble pas s’inscrire dans une vision de long terme qui serait relayée par des politiques publiques nationales.

Alors que les perspectives de passage en Europe diminuent avec le renforcement des frontières et le durcissement des politiques européennes d’asile et que les conflits dévastateurs en Syrie ont éteint les espoirs d’un retour au pays, nombreux sont les réfugiés syriens déterminés à s’installer durablement dans la capitale économique turque. Or, si le gouvernement d’Erdoğan a d’abord accueilli les « frères et sœurs musulmans » à bras ouverts, sa position a changé au fil de la guerre en Syrie. Dans un contexte de crise économique aiguë – la livre turque ne cesse de perdre de sa valeur, l’inflation atteint des taux alarmant, le chômage est en hausse –, le discours défavorable à l’accueil des réfugiés se fait de plus en plus entendre dans tous les groupes de la société turque, du parti au pouvoir à l’opposition, en passant par les intellectuels et la population locale, révélant les limites de la fraternité islamique qui est mise en avant. Les réfugiés syriens sont considérés comme étant à l’origine de la baisse des salaires et de l’augmentation des loyers. Ce « hate speech » à leur égard est notamment répandu dans les quartiers pauvres où l’arrivée des réfugiés syriens sur le marché du travail informel aurait introduit une concurrence déloyale et attisé les convoitises quant aux aides dont ils ont pu bénéficier. C’est par exemple le cas de Sultanbeyli où Mülteciler a dû faire face à des réactions hostiles de la part de résidents. Mais cette xénophobie latente se fait aussi sentir au sein des cercles intellectuels « occidentalisés » pour qui s’en prendre aux réfugiés est une manière de critiquer le régime autoritaire de l’AKP, qui a laissé entrer ceux-ci dans le pays.

Les formes d’auto-organisation syriennes dans la ville, ressort de la reconstruction sociale et économique

Dans ce climat de plus en plus xénophobe et face à l’absence de cadre juridique et de structures institutionnelles vraiment adaptées, les communautés syriennes à Istanbul doivent aussi compter sur elles-mêmes. Une grande majorité de réfugiés vivent dans des conditions très difficiles, caractérisées par de longues heures de travail informel dans la construction ou l’industrie du textile à des salaires bien en-dessous de la moyenne, une certaine exclusion spatiale dans des quartiers périphériques et des troubles psychologiques post-traumatiques. Malgré la précarité de leur situation et de leur statut juridique, les Syriens s’organisent en réseaux de solidarité parallèles au tissu associatif turc. La cuisine de quartier des réfugiées syriennes Kadın Kadına Mülteci Mutfağı en est un exemple saisissant. Dans un local bien équipé du district de Şişli, un petit groupe de femmes syriennes préparent leurs plats traditionnels. Leur sourire ne laisse pas deviner les atrocités dont elles ont été victimes sur leur parcours. Depuis 2016, ces femmes tiennent cette cuisine qui leur permet d’échapper à la tutelle de leur mari au foyer et d’apporter un peu d’argent à leur famille. Actrices de leur reconstruction psychologique, sociale et économique, elles sont aussi la preuve d’une nouvelle forme de socialisation et d’appropriation de la ville.

Finalement, bien que les acteurs de la société civile se soient mobilisés dans un élan de solidarité pour venir en aide à leurs voisins fuyant la guerre, cette hospitalité complexe manque de relai par les institutions publiques et par des politiques d’intégration de long terme. Les réfugiés syriens sont encore sous « protection temporaire », cinq ans après l’introduction de ce statut : l’intégration se ferait plus par la charité que par le droit. A l’heure où le gouvernement de l’AKP incite les réfugiés à retourner en Syrie et où la simple évocation d’une possible naturalisation provoque l’émoi dans une partie grandissante de la population turque, une insertion durable des réfugiés syriens décidés à rester semble compromise. A titre d’exemple, en 2017, l’UNICEF rapportait que, malgré de grands efforts de scolarisation, 40% des enfants syriens réfugiés n’étaient pas insérés dans le système scolaire turc5. La crainte d’une « génération perdue » d’enfants réfugiés privés d’avenir témoigne de l’enjeu politique et social majeur qu’est l’intégration des réfugiés syriens pour les prochaines décennies.

1 Il s’agit de 22,06% de la population à Şanlıurfa, 27,08% à Hatay et 21,14% à Gaziantep. Ces données ont été publiées le 4 avril 2019 dans une déclaration de la direction générale de la gestion des migrations du ministère de l’Intérieur turc.
2 Il s’agit des activités non enregistrées, exercées sans permis de travail, et donc ne donnant pas accès à la sécurité sociale.
3 « Définitions », Réfugiés et migrants, ONU, https://refugeesmigrants.un.org/fr/d%C3%A9finitions (consulté le 15 avril 2019).  
4 Didem Daniş, Dilara Nazli, « Fraternité islamique et monopolisation politique du champ associatif : l’accueil des réfugiés syriens à Istanbul », in Michel Agier, Entre accueil et rejet : ce que les villes font aux migrants, Le passager clandestin, 2018.
5 Communiqué de presse de l’UNICEF, janvier 2017, https://www.unicef.org/fr/communiqu%C3%A9s-de-presse/plus-de-40-des-enfants-syriens-r%C3%A9fugi%C3%A9s-en-turquie-ne-sont-pas-scolaris%C3%A9s (consulté le 14 avril 2019).