Les élections municipales de 2019 en Turquie : dans l’ombre du changement constitutionnel

Par Necati Mert Gumus et Moad El Moudane, M1 AlterEurope 2018-2019

Notre voyage d’études a eu lieu en février 2019, un mois et demi avant les élections municipales prévues pour le 31 mars. Pendant cette semaine nous avons pu observer les aspects visibles de toute campagne électorale, à savoir les affiches collées dans toute la ville à l’effigie des candidats. Surtout ceux du « Parti justice et développement (AKP) », le parti gouvernemental de Turquie. Nous avons été étonnés de voir le président, Recep Tayyip Erdogan, sur les affiches des élections municipales, assorti du nom de son parti politique. Dans les émissions télévisées, les meetings politiques, il apparaissait avec les candidats pour faire campagne pour l’AKP. Ainsi, si un président doit normalement être « neutre » face aux partis et mouvements politiques, tel n’était pas le cas lors de ces élections.

La Turquie a connu une actualité politique particulièrement dense ces quatre dernières années. L’ambiance électorale est devenue la norme dans ce pays qui connaît un événement politique majeur par an depuis 20141. Le combat électoral de 2019 pour les municipales opposait d’un côté l’AKP et le MHP (Parti d’action nationaliste) regroupés au sein de l’Alliance populaire (cumhur ittifaki) avec Erdogan comme meneur, et de l’autre côté le CHP (Parti républicain du peuple) et Iyi Parti (Bon parti) au sein de l’Alliance de la nation (millet ittifaki) et son leader kemaliste Kılıçdaroğlu. Erdogan et ses troupes ont remporté 51,62% des sièges en jeu (contre 37,5% pour l’alliance de la nation), tout en perdant Istanbul et Ankara, des forteresses réputées imprenables. Beaucoup de médias, surtout occidentaux parlent « d’un échec cuisant d’Erdogan »2 pour décrire ce résultat. Ce sont des propos qu’il faut relativiser. Dans les faits, l’AKP reste invincible, puisque le parti n’a pas perdu cette élection de 2019 (16 victoires consécutives). Mais la prise d’Istanbul et d’Ankara par l’opposition, bien que symbolique, reste une vraie déconvenue pour le président Erdogan. Plusieurs raisons peuvent expliquer ce revers « historique ». Nous allons essayer de les présenter dans cet article. Nous commencerons d’abord par aborder le contexte politico-économique de ces élections, pour ensuite présenter les principaux changements constitutionnels de 2017 qui ont polarisé la scène politique turque, puis nous finirons par analyser les résultats de ces municipales.

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Des élections municipales sur fond de révision constitutionnelle

Pour comprendre le changement constitutionnel turc en 2017 et l’ambiance de l’élection municipale de 2019, il nous faut jeter un œil à l’histoire politique après les années 2000 en Turquie. Esra Atuk, professeure de science politique à l’université Galatasaray d’Istanbul que nous visitions le 11 février dernier, rappelle :

« Durant l’élection de 2002, l’AKP et Erdogan ont gagné la majorité des voix et la majorité des sièges au parlement national grâce au système de barrage3 créé par la constitution de 1982 sur ordre de l’armée, après le coup d’état militaire, pour éviter les gouvernements de coalition. L’AKP s’est alors présenté comme un nouvel acteur politique turc réformiste et défendant une économie libérale ».

En 2004, la Turquie a débuté une négociation sur son adhésion à l’Union européenne (UE) et a continué de réformer ses institutions vers la démocratie, la transparence et l’état de droit. Erdogan a de nouveau remporté les élections de 2007 et de 2011 grâce à la croissance économique et grâce à la solidité de l’économie turque face à la crise économique de 2008. Toutefois, dès cette période, la Turquie commence à s’éloigner de ces réformes et connaissait déjà les prémices d’une dérive autoritaire. La date du commencement de cette dérive est encore un sujet de discussion en Turquie.

Toutefois, il est certain que la date la plus importante de cet éloignement est la période du Mouvement Gezi. Celui-ci a débuté comme un mouvement environnemental dans le « Parc de Gezi » et est rapidement devenu une contestation contre le gouvernement. Olivier Gajac, maître de conférence à l’Université de Galatasaray, lors d’une conférence tenue le 15 février 2019 à l’Institut français d’études anatoliennes sur « La situation politique et sociale actuelle en Turquie », définit ce mouvement comme :

« une désertion solidaire qui réunit les groupes sociaux, en dehors des clivages politiques classiques, qui sont en colère contre les politiques publiques du gouvernement turc sur la vie privée des individus »

Il faut souligner que Gezi a été le résultat d’une véritable augmentation du nombre des manifestations sociales durant les années précédentes4. Le gouvernement turc a considéré ce mouvement comme « une tentative de putsch » et « une manipulation de l’étranger »5 contre son pouvoir. Il a alors été critiqué par certaines organisations internationales pour ses réactions violentes contre les protestataires. Ainsi, l’UE et le Conseil de l’Europe ont critiqué les violations des droits de l’homme, de la liberté d’expression et de la liberté de la presse6. En 2016, M. Erdogan fait face à une tentative de coup d’état raté contre son gouvernement. Puis, en 2017, il réussit, par le biais d’un référendum, à réformer la constitution turque, alors que le pays était sous état d’urgence depuis juillet 2016. Ainsi, la Turquie, un pays de longue tradition parlementariste, change son système politique, qui devient un système présidentiel. Ce nouveau système est fortement critiqué, surtout par les Européens, puisque les risques d’une dérive autoritaire sont très grands selon le Conseil de l’Europe. Avec ce changement, le président devient à la fois « le chef de l’État » et le « chef du gouvernement ». Il n’existe pas de nette différenciation entre les deux rôles du président. Le poste du premier ministre disparaît et les prérogatives de ce dernier sont confiées au président de la république. Parallèlement, le rôle de la grande assemblée est nettement amoindri. Elle ne dispose alors plus des contre-pouvoirs suffisants contre le président et ses politiques. En ce qui concerne la justice, cette dernière est affaiblie par la révision du Conseil des juges et des procureurs. Selon la Commission européenne pour la démocratie par le droit (Commission de Venise), organe consultatif du Conseil de l’Europe, la composition actuelle du conseil des juges et des procureurs, qui satisfait la plupart des normes internationales, serait réformée avec effet immédiat : six de ses treize membres seraient désignés par le Président, qui ne serait plus tenu à la neutralité politique. Les sept membres restants seraient choisis par la Grande Assemblée nationale turque. Cette commission, dans son rapport du 13 mars 2017 sur la Turquie, indique par ailleurs que Président aurait une influence directe sur l’assemblée, puisque la réforme prévoit que les élections présidentielles et législatives soient programmées le même jour7.

Le changement qui nous intéresse tout particulièrement est celui lié à la neutralité du président. Selon la nouvelle constitution, le président n’a pas besoin d’être neutre, il peut continuer à être leader de son parti politique. D’où son investissement excessif lors des municipales de 2019. Un an après ce changement de système politique, en 2018, le gouvernement turc a avancé d’un an la tenue de l’élection présidentielle. Celle-ci s’est conclue sur la victoire d’Erdogan, réélu avec la majorité absolue des suffrages exprimés au premier tour. Ce résultat a été considéré, en Turquie et à l’étranger, comme une approbation du peuple turc du nouveau système. Cependant, cette réforme a influencé la relation de la Turquie avec l’Union européenne. Senem Aydin Duzgit, professeure à l’Université de Sabanci, lors d’une conférence sur « Les relations internationales de la Turquie » au Istanbul Policy Center le 12 février dernier, indique que :

« L’UE ne croit plus en l’union douanière avec la Turquie car cet accord ne crée plus aucune réforme en Turquie ».

De plus, Bahar Rumelili, professeure d’études européennes à l’Université de Koç, répond à nos interrogations sur l’état de la relation entre la Turquie et l’Union Européenne après le changement constitutionnel en indiquant que :

« L’UE reconnaît l’existence de la démocratie en Turquie et soutient la société civile et les institutions démocratiques jusqu’au changement constitutionnel. Par contre, maintenant, l’UE considère que la Turquie n’est plus dans un progrès démocratique. Elle a perdu tout le soutien existant pour son adhésion au sein de l’UE. Par exemple, jusqu’à présent, Kati PIRI, la rapporteure de l’UE sur la Turquie, écrivait son rapport en considérant l’existence de la société civile et des institutions démocratiques en Turquie même si elle critiquait les politiques du gouvernement turc. Elle était favorable au soutien de l’UE envers la société civile, le développement de la démocratie en Turquie et la continuité des relations de l’UE avec la Turquie dans le cadre de la négociation. Cependant, suite au changement du système politique, elle défend désormais le fait que la Turquie n’est plus une démocratie, n’a pas les mêmes valeurs démocratiques que l’UE et que l’UE doit arrêter toutes les négociations ».

Après notre reportage, la prévision de Mme Rumelili s’est réalisée. Le 26 février 2019, Kati PIRI a déposé son rapport au Parlement européen en conseillant de suspendre les négociations d’adhésion avec la Turquie. Le Parlement européen a effectivement suivi ce rapport et a décidé de suspendre les négociations.

Revers historique ou simple dysfonctionnement de la machine électorale de l’AKP ?

Les médias internationaux décrivent les résultats de cette élection municipale comme « un échec cuisant », « un revers historique » ou « une désillusion », puisque, en effet, l’AKP a perdu la gestion des grandes villes fortement peuplées et à fort potentiel économique. Toutefois, afin de mieux comprendre ces résultats, des précisions s’imposent. Au sujet des causes de ce revers, Marie Jego, journaliste au journal Le Monde à Istanbul, nous explique :

« Ce revers s’explique en premier lieu par la récession économique : l’inflation à deux chiffres (20%), la perte du pouvoir d’achat, le chômage en hausse. Toutes les conversations tournent autour de ces sujets : la hausse vertigineuse des prix des produits alimentaires (500% d’augmentation sur le prix de l’oignon, 70% pour l’aubergine), les tarifs du gaz et de l’électricité, l’incertitude de l’avenir. Depuis 2002, la croissance économique était la marque de fabrique de l’AKP, elle est devenue son problème numéro un. La dérive autoritaire de M. Erdogan a joué, c’est incontestable. Son discours agressif et clivant a fini par lasser (…) C’est grâce à sa dérive autoritaire également que les partis politiques d’opposition ont fait front commun lors qu’en principe ils sont aux antipodes les uns des autres (…) Mais malgré tout, M. Erdogan reste tout-puissant. Il contrôle encore tout l’appareil de l’État depuis la réforme constitutionnelle ».

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De plus, à Istanbul par exemple, la Mairie a certes été remportée par le CHP, mais les processus de décision concernant la politique de la ville se font à travers une hiérarchie complexe d’acteurs, comme les mairies d’arrondissement qui sont toujours principalement acquises à l’AKP. Sur un autre plan d’analyse, si on compare les scores de cette élection avec ceux des présidentielles de juin 2018, on constate que la répartition des voix est assez similaire entre les deux alliances. Il n’y a donc pas eu de « revirement massif » des électeurs. On peut dire que ces résultats sont plus une victoire de l’opposition qu’une défaite de l’Alliance populaire et d’Erdogan. Par exemple, le HDP, parti pro-kurde de gauche, a décidé de ne pas présenter de candidats à Istanbul et Ankara, ce qui a permis un report des voix vers les candidats de l’Alliance CHP-Iyi Parti, et donc leur victoire sur l’AKP. De plus, le Saadet Partisi (Parti de la Félicité), de tendance islamiste (également dans l’opposition à Erdoğan), a sans doute aussi pris des votes à l’AKP. Même si son score est extrêmement minime (entre 1 et 2%), cela a également pu faire la différence.

Selon Agathe Fautras de l’Institut français d’études anatoliennes :

« C’est grâce à ces alliances que l’on peut observer un changement politique, où certaines villes ont changé de couleur après plusieurs décennies. Tout l’enjeu sera de pouvoir gérer ces alliances et donc de mener une politique pluraliste, ce qui ne sera pas nécessairement évident. »

Pour conclure, les résultats de l’élection municipale de 2019 ont changé, subitement, l’agenda politique en Turquie. Le nouveau système politique n’a pas résolu les fragilités économiques de la Turquie depuis deux ans. De plus, il est remis en question après la victoire de l’opposition qui est pour un système parlementaire. Erdogan a certes reçu un coup dur, mais dans les faits, c’est une victoire purement symbolique pour l’opposition. Comme attendu après l’annonce des résultats, l’AKP a présenté des recours pour le recomptage des voix, pour Marie Jego, c’est un mauvais signe donné par l’AKP :

« Le fait que l’AKP rechigne à reconnaître la victoire du camp adverse n’est pas bon signe. Cela prouve à quel point le message envoyé par les électeurs n’a pas été compris. »

Toute la question qui se pose aujourd’hui est celle du choix de la stratégie qu’Erdogan va adopter d’ici à 2023, date des prochaines élections.

Remerciements : Nous tenons à remercier Agathe Fautras, doctorante rencontrée à l’Institut français d’études anatoliennes, ainsi que Madame Marie Jego, correspondante du journal Le Monde en Turquie.

1 L’élection municipale et présidentielle de 2014, deux élections législatives en 2015, un référendum en 2017, les présidentielles et législatives en 2018 et l’élection municipale en 2019. Ajoutons également la tentative ratée de coup d’état en 2016.
2 Cf. « Erdogan subit un échec cuisant aux municipales et pourrait même perdre Istanbul », Le Huffington Post, 1 avril 2019.
3 Le système de barrage en Turquie prévoit qu’un parti politique doit avoir 10% de suffrage nationale pour pouvoir entrer au Parlement national.
4 Erdem Yörük, Murat Yüksel et Philippe-Étienne Raviart, « Classes et politique dans les manifestations de Gezi en Turquie », Agone, 5 décembre 2016, n° 60, no 3, pp. 79 100.
5 « La justice turque fait du mouvement de Gezi une  »manipulation de l’étranger » », Le Monde, 6 mars 2019.
6 « Textes adoptés – Mercredi 12 mars 2014 – Rapport de suivi 2013 concernant la Turquie – P7_TA(2014)0235 », consulté le 13 mai 2019, URL :
https://www.europarl.europa.eu/sides/getDoc.do?type=TA&language=FR&reference=P7-TA-2014-0235.
7 Commission de Venise, « Titre à compléter », rapport publié le 13 mars 2017. Disponible sous : https://www.venice.coe.int/webforms/documents/default.aspx?pdffile=CDL-AD(2017)007-f&fbclid=IwAR02CiBSLjDOKSVJH11Ad5-1Qg_CtGTJQgoTmNHCNdV4bVmORafsxuZvcv0.