Sur les traces des chrétiens d’Istanbul…

Par Lara Othman & Thibault Vacher, M1 AlterEurope 2018-2019

Au fond d’une ruelle, une icône de la Vierge Marie, au détour d’un chemin, une ancienne inscription grecque, dans le lointain, les hauts clochers de la belle Aya Triada orthodoxe et dans la nuit, les illuminations de la catholique Saint-Antoine de Padoue ; si l’on peut faire de Sainte-Sophie le symbole de la rencontre entre la chrétienté et l’Islam, la ville d’Istanbul elle-même regorge de traces et de manifestations de la présence chrétienne ; si les minarets ornés des mosquées dominent la cité, les minorités chrétiennes sont toujours là et nous allons suivre leurs pas à travers les rues de l’ancienne Byzance pour découvrir ce qu’elles sont devenues…

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Figure 1 : La basilique Sainte-Sophie, symbole de rencontre entre les mondes chrétiens et musulmans

Au temps de l’Empire ottoman

Arrêtons-nous d’abord sur le statut des minorités dans le pays. Sous l’Empire ottoman, il était fondé sur le système du millet, mot qui prenait le sens de communauté religieuse autonome. Ce système trouve son origine dans un fond de droit musulman et concernait « les gens du livre », principalement les Juifs et les Chrétiens. Ces minorités sont placées sous un régime de protection spéciale, sans pour autant bénéficier d’un statut d’égalité avec les musulmans. Elles sont protégées en droit et sont également insérées dans la structure étatique ottomane. Les minorités religieuses ont chacune leur chef : ainsi, les Juifs sont sous la direction du grand rabbin d’Istanbul. L’église arménienne, qui ne fonctionnait pas d’une manière hiérarchique, dut alors se créer un patriarcat à Istanbul. Ces communautés sont très autonomes : par exemple, les Juifs ont leurs propres tribunaux, leurs propres pouvoirs publics, peuvent lever l’impôt et avoir recours à des forces de police pour faire appliquer leurs décisions le cas échéant. Ce système a relativement bien fonctionné pendant l’âge d’or de l’empire, mais avec la dégénérescence du système ottoman et la corruption galopante, le système du millet se dégrade petit à petit. Pour faire face aux puissances européennes du XIXe siècle, l’Empire ottoman, « l’homme malade de l’Europe », cherche à repenser son organisation et sa structure.

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Figure 2 : Devant l’entrée d’un passage couvert de l’Avenue Istiklal, les mots grecs « ΑΓΟΡΑ ΡΩΜΥΛΙΑΣ » (la Cour/ Cité roumélie) témoignent du passé des minorités grecques sous l’Empire ottoman.

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Figure 3 : Dans la cour de l’église orthodoxe Meryem Ana, à Beyoğlu, des stèles funéraires datant du XIXe siècle. Méropi Anastassiadou-Dumont note que les églises et les cimetières d’Istanbul sont les espaces dépositaires de la mémoire identitaire des minorités1.

Le Traité de Lausanne et le nouveau statut des minorités

Emre Öktem, professeur à l’Université Galatasaray, nous rappelle le statut des minorités dans l’Empire ottoman. A partir du XIXe siècle, l’Empire ottoman doit se moderniser et se réorganiser : il commence par intégrer des droits de l’Homme et les sujets non-musulmans sont alors reconnus égaux par rapport aux musulmans. Quand l’Empire éclate, après la Première Guerre mondiale, les minorités religieuses sont suspectées de collaborer avec l’ennemi. Au moment de la signature du Traité de Lausanne2 (1923), la jeune République turque ne voit pas leur présence d’un bon œil, mais le chapitre 3 du traité, qui concerne leur statut, est cependant accepté pour en accélérer la signature. Il contient la notion de « minorités non-musulmanes » et les minorités actuellement reconnues en Turquie sont celles définies par ce traité. Notons cependant que parmi les minorités non-musulmanes, le culte yézidi n’est par exemple pas reconnu et parmi les minorités chrétiennes, les cultes syriaques, protestants et catholiques latins ne sont eux-mêmes pas reconnus. De même, le traité ne reconnaît ni les minorités ethniques, ni linguistiques.
D’après le Traité, les minorités religieuses peuvent s’organiser de façon autonome et garder leurs droits et institutions. La Turquie est également signataire de la Convention européenne des Droits de l’Homme (CEDH) et du Pacte des Nations Unies sur les droits civils et politiques, mais le Traité de Lausanne continue toujours d’être applicable. Ces instruments internationaux s’appliquent donc aujourd’hui encore simultanément.

Dans les premiers temps de la République et les différentes vagues de nationalisme, les minorités sont assimilées à des étrangers. Un effort pour la nationalisation de l’économie est réalisé, au détriment des minorités qui avaient beaucoup investi dans ce domaine. Lors de la Seconde Guerre mondiale, l’État traverse une période d’autoritarisme et les minorités religieuses en souffrent beaucoup. En 1942, le gouvernement impose un impôt sur les richesses, dont le but est d’empêcher que les individus fassent fortune avec la guerre. Les musulmans payent une petite taxe alors que les non-musulmans, eux, sont fortement taxés. Après la guerre, on assiste aux débuts d’une petite ouverture avec davantage de libertés, ce qui profite quelque peu aux minorités. Les non-musulmans s’organisent sous forme de fondations, ce qui permet aux différentes communautés de gérer leurs intérêts propres ; c’était par exemple le cas du patriarcat grec qui n’était pas reconnu en droit turc. Ces fondations disposent de biens immobiliers immenses et ce patrimoine devient vulnérable dans les années 1920-1930. En 1935, intervient l’adoption d’une loi sur les fondations qui les oblige à fournir au gouvernement une liste de leurs biens immobiliers dans un délai d’un an. Le gouvernement décide alors que les fondations doivent avoir une disposition spéciale dans leurs statuts fondateurs pour acquérir de nouveaux biens immobiliers. Les capacités d’acquisition sont donc réduites et des biens sont confisqués3.

Le statut des minorités reste donc encore une question capitale dans la vie politique turque, sujet de nombreux débats. Le début des années 1950 semble correspondre à une belle époque pour les minorités religieuses en raison du rapprochement avec le monde occidental (notamment avec l’OTAN), mais le conflit chypriote est un obstacle à de nouveaux progrès. En raison de la détérioration de la situation, comme le montrent par exemple les pogroms de 1955 où les biens des Grecs d’Istanbul sont saccagés, les minorités chrétiennes entament un mouvement de migrations hors de la Turquie. Cette période, caractérisée par une forte xénophobie, marque le début de l’exil des Grecs de Turquie vers la Grèce. En 1964, le gouvernement turc demande à tout Grec disposant de la double nationalité de quitter le territoire, suite à la situation à Chypre. La population liée à ces minorités diminue de plus en plus dans un pays où elles trouvent pourtant leurs racines depuis plusieurs siècles ; par exemple, l’Eglise orthodoxe de Constantinople est l’une des plus anciennes églises orthodoxes et dessert toutes les communautés grecques présentes, mais aussi toutes les autres communautés orthodoxes du pays – roumaines, bulgares, serbes, russes, turques, géorgiennes, etc. Si les minorités orthodoxes disparaissent peu à peu, que restera-t-il de leur histoire ?

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Figure 4 : L’église orthodoxe Aya Triada, vers la Place Taksim. Elle est construite en 1880 et considérée comme l’un des lieux de culte orthodoxes majeurs d’Istanbul.

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Figure 5 : L’église catholique Saint-Antoine de Padoue, sur l’Avenue Istiklal, l’une des églises catholiques les plus importantes d’Istanbul, construite au XVIIIe siècle par la communauté italienne stambouliote, puis détruite et reconstruite entre 1906 et 1912. L’église est aujourd’hui dirigée par des prêtres italiens.

Que sont devenues les minorités chrétiennes ?

Comment tous ces changements ont-ils affecté la présence en ville de ces communautés ? Il est certain qu’au vu de l’histoire contemporaine de la Turquie, celles-ci se sont réduites en taille et en nombre. Prenons par exemple les Grecs orthodoxes : autrefois, les Rums représentaient la communauté la plus importante d’Istanbul et dans les années 1950, ils étaient encore autour de cent mille ; à présent, en revanche, ils ne sont plus que deux ou trois mille. Ainsi, aujourd’hui, la petite église Meryem Ana, à Beyoğlu ne compte plus qu’une dizaine de fidèles, nous explique sombrement le gardien du lieu. On s’en rend également compte en visitant Fener et Balat, les anciens quartiers grecs de la Corne d’Or ; connus pour abriter cette communauté, ils sont aujourd’hui repeuplés, depuis le début de la guerre en Syrie, par des réfugiés majoritairement musulmans fuyant ce conflit4. S’y trouvent toujours le majestueux mais vieillissant Collège orthodoxe, mixte et premier établissement de la ville à dispenser des cours en langue grecque, ainsi que le siège du patriarcat orthodoxe, l’archevêché orthodoxe de Constantinople ; cependant, le quartier est parallèlement en proie à la montée d’un Islam assez fort, selon les Stambouliotes.

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Figure 6 : Le Collège orthodoxe d’Istanbul, à Phanar/Fener, le quartier grec

Dans le même temps, il semble que les communautés chrétiennes orientales tendent à se replier sur elles-mêmes : si Saint-Antoine, l’une des deux églises catholiques de l’avenue Istiklal était ouverte toute la journée aux visiteurs, il n’en est rien des églises orthodoxes que nous avons vues. A Aya Triada, vers la place Taksim, nous avons été éconduits (lorsque le portier apprend que nous sommes français, il pointe la rue du doigt et dit dans un anglais approximatif : L’église catholique, c’est là-bas). Dans la seconde que nous avons visitée, l’accueil n’est guère plus chaleureux et le pope est peu enclin à discuter. De même, il nous a été déconseillé d’approcher les églises et communautés syriaques, apparemment elles aussi peu ouvertes aux étrangers. Il semble que ces différentes branches du christianisme oriental sont contraintes, pour conserver leur héritage, leur langue, leurs traditions, de se replier sur elles-mêmes, quitte à refuser l’accès de leur culture à des étrangers. Cette impression se comprend dans la mesure où ces minorités ont dû faire face, dans les décennies précédentes, à de nombreuses résistances de la part du gouvernement et de la société vis-à-vis de leur identité (ils étaient « les ennemis de l’intérieur ») et que leur nombre est en recul constant. Jean-François Pérouse écrit d’ailleurs « qu’un soupçon d’extranéité pèse toujours sur les non musulmans, même citoyens turcs » et que malgré certaines initiatives des pouvoirs locaux pour reconnaitre cet héritage, la méfiance à l’encontre de ces minorités existe toujours « dans certaines fractions de l’opinion et de l’appareil d’État », relevant néanmoins une intégration plus acceptée de ces minorités dans la ville et la société stambouliotes5.

Cependant, dans une ville aussi dynamique qu’Istanbul, dont la population varie au gré des migrations, on en vient à se demander ce que ces communautés vont devenir : leur choix de se replier sur elles-mêmes est-il adapté aux mouvements qui traversent sans cesse la Sublime Porte, ou vont-elles, dans un monde qui évolue sans cesse, devoir modifier leurs rapports à l’étranger et s’ouvrir, quitte, peut-être, à disparaître ?

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Figure 7 : En entrant dans la petite église Meryem Ana, on découvre les divers biens des églises orthodoxes…

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Figure 8 : … tel ce bateau qui devait servir à prier pour les hommes partis en mer. 

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Figure 9 : La conservation de la culture grecque : la phrase ci-dessus (qui signifie approximativement « Jetez les prix/dons de cire dans le coffre », le mot ᾽αξίαν étant quelque peu difficile à rendre), aussi banale soit-elle, est écrite en grec ancien, comme toutes les indications à l’intérieur de l’église.

 

En conclusion…

Ce que révèle finalement la place décadente des minorités chrétiennes, qui constituaient avant une partie importante de la société ottomane, est une incapacité de la Turquie à relier son passé et son présent. Comment intégrer ces minorités à la fois ethniques et religieuses, dans un pays forgé sur le nationalisme turc, se voulant laïque, mais successeur d’un empire multiculturel et multiconfessionnel ? Presque cent ans après, la question n’est toujours pas réglée et la question de la place des minorités chrétiennes est bien l’un des nombreux exemples de ce gouffre historique profond entre d’une part le nationalisme turc et d’autre part les multiculturalisme et multiconfessionalisme dont le pays est l’héritier.

1 Méropi Anastassiadou-Dumont, « Construction d’églises et affirmation identitaire: l’installation des Grecs orthodoxes à Pera/Beyoğlu (Istanbul) au XIXe siècle », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 107-110, septembre 2005, p. 185-2014.
2 Le Traité de Lausanne, signé le 24 juillet 1923, remplace le traité de Sèvres de 1920, suite à la Première Guerre mondiale et à la défaite ottomane. Ce traité est cependant refusé par les forces kémalistes, qui prennent le pouvoir en 1922 et reconquièrent les territoires perdus par le Traité de Sèvres. Le traité de Lausanne reprécise donc les frontières de la nouvelle Turquie, ainsi que les déplacements de population, afin d’assurer une certaine homogénéité religieuse à l’intérieur du nouveau pays.
3 Au cours des années 1990 et 2000, alors que la Turquie entreprend des négociations avec l’Union européenne en vue d’une potentielle adhésion, le pays cherche à se rapprocher des standards de l’UE, notamment en matière de droits des minorités. C’est dans ce cadre que le parlement adopte en 2008 une loi permettant l’acquisition de biens et la possibilité de récupérer ceux qui avaient été confisqués dans le passé. D’autre part, l’adoption d’un décret-loi en août 2011 a permis l’indemnisation des biens des fondations qui ne pouvaient être restitués. Aucune nouvelle loi sur ces questions n’est intervenue depuis. Par ailleurs, il faut noter que l’administration turque oppose une certaine résistance pour faire appliquer ces lois.
4 Ceci nous a été expliqué par Madame Didem Danış, notre guide lors du voyage et maître de conférences à l’Université de Galatasaray.
5 Jean-François Pérouse, « Les non-musulmans à Istanbul aujourd’hui: une présence en creux ? Le cas de l’arrondissement de Fatih », Revue des mondes musulmans et de la Méditerranée, 107-110, septembre 2005, p. 261-295.