Le multiculturalisme stambouliote à l’épreuve : l’intégration des migrants dans la société turque

Par Alba Coalla Alonso et Léa Bayon, M1 AlterEurope 2018-2019

Mercredi 13 février 2019. 18h30. Notre bus s’arrête devant une ancienne usine de textile rénovée en un lieu de partage communautaire. Après une éprouvante journée de visite sur le thème des migrations, encore imprégnées par la question migratoire et le sort des migrants en Turquie, nous arrivons à notre dernier point de rendez-vous : Kadin Kadina, The Women’s Solidarity Kitchen. La table est dressée, le repas mijoté, une odeur d’épices, de chawarmas et de taboulé emplit la pièce. C’est avec un sourire chaleureux que cinq femmes syriennes nous accueillent, désireuses de nous faire découvrir la petite Syrie qu’elles ont emportée avec elles.

Bayon_Coalla_1

À cheval sur deux continents, Istanbul est un creuset de rencontre entre des populations hétéroclites et pluriethniques. Plus généralement, la position géographique de la Turquie en fait un lieu de passage stratégique entre l’Asie et l’Europe, un carrefour entre les routes du Moyen-Orient et celles de l’Europe. La Turquie possède des frontières communes avec huit pays et est entourée par des mers de trois côtés, topographie facilitant le franchissement légal ou clandestin des frontières. Les statistiques présentées par la Turquie ainsi que par les organisations internationales et non-gouvernementales reflètent l’ampleur du phénomène migratoire. Toutes concordent vers le constat d’une forte augmentation des migrations ainsi que de la diversification des provenances et des dynamiques. Aujourd’hui on recense plus de 6 millions d’étrangers sur le sol turc dont 3,6 millions de Syriens1.

Istanbul, colorée et pleine de vie

Quelques pas sur le sol turc et nous pouvions déjà dresser un premier constat : Istanbul dégage une incroyable chaleur ambiante qui n’arrive pourtant pas à cacher une certaine asthénie régnant dans l’ancienne Constantinople. L’allégresse des locaux s’entremêle avec les appels à l’aide des adultes et enfants essayant d’attirer l’attention des touristes pour obtenir quelques pièces de monnaie. Ce sont très souvent des familles entières, des réfugiés qui ne comprennent même pas la langue locale. Nous apercevons alors les premiers signes d’une société multiethnique dans laquelle nous serons immergées pendant notre séjour en Turquie.

Aux quatre coins de la ville, nous retrouvons avec plaisir des petits commerces tenus par des immigrés qui semblent avoir réussi à s’adapter à la vie stambouliote. Alors que nous descendons une artère du centre-ville, nos cinq sens sont en éveil pour profiter de l’odeur émanant de la cuisine d’un restaurant libyen. Nous avançons, bercées par le murmure d’une musique indienne, incapables de détourner les yeux d’une vitrine, envoûtées par des pyramides de gâteaux traditionnels turcs. Cette expérience sensorielle nous amène à interroger le caractère multiculturel d’Istanbul et les interactions entre les différentes cultures, dans une ville où le rayonnement international semble se mêler aux traditions locales.

Les migrations, entre défiance et bienveillance envers « l’étranger » : un sujet encore tabou

Après avoir fait le constat d’une Turquie plurielle, dont Istanbul semble être l’épicentre, il nous incombe d’en apprendre plus sur la situation des migrants en Turquie. Istanbul est-elle une ville bienveillante à l’égard de sa population migrante ? Celle-ci a-t-elle l’opportunité de prendre part à la vie stambouliote ou reste-t-elle en marge de la société, réduite à un statut encombrant, handicapant ? Les visites successives des associations Mülteciler Derneği İletişim (Association for Refugees) de Sultanbeyli et Göçmen Dayanisma Dernegi de Sisli ainsi que la cuisine de solidarité des femmes turques et syriennes nous ont offert des visions contrastées voire opposées de la question migratoire.

Lors de notre visite de Mülteciler Derneği İletişim, les membres de l’association se focalisent sur leurs activités. Leur leitmotiv est principalement d’œuvrer pour une meilleure cohésion sociale au travers d’ateliers, de formations spécialisées ou grâce à la participation à des activités d’adaptation (cours de langues et de couture, aide à la scolarisation ou à la recherche d’emploi). Le discours de notre interlocuteur se base sur les activités de l’association et la prise en charge des migrants grâce à un accompagnement progressif. Cependant, l’association semble ne pas entretenir de suivi de l’intégration des migrants une fois leur mission terminée. Dans ce sens, les relations qu’entretiennent les migrants avec la communauté d’accueil ne sont que très peu évoquées, voire évitées. Souhaitant obtenir plus d’informations à ce sujet, nous échangeons avec Ibrahim Dizman, collecteur de fonds de l’association. Lors de notre entretien, celui-ci évoque le terme de « religion brotherhood » et semble persuadé que les musulmans stambouliotes accueillent avec une certaine bienveillance et sincérité les migrants musulmans qui s’installent à Istanbul, rapprochés par des croyances religieuses communes. Cependant, à la toute fin de notre entretien, notre interlocuteur nous dit qu’il n’existe pas de réelle interaction entre la culture arabe et la culture turque, qui sont deux cultures très affirmées, avec un grand pouvoir d’attraction et une forte influence. Dès lors que le leur poids relatif est similaire, la coexistence entre celles-ci serait difficile. Il termine avec une pointe d’inquiétude en espérant que la situation s’améliore dans le futur. C’est donc avec une certaine appréhension quant à la valeur des informations données que nous rencontrons la deuxième association d’aide aux migrants, Göçmen Dayanisma Dernegi, dans le quartier de Sisli.

Bayon_Coalla_2

Figure 2 : Atelier de couture, association Mülteciler Derneği İletişim, 13 février 2019

Le discours des membres de Göçmen Dayanisma Dernegi vient renforcer les dernières idées développées par Ibrahim Dizman. « Les migrants sont concentrés et isolés. Ils ont besoin de leurs voisins car ils ne sont pas intégrés dans la société » nous dit Tina Darsa, conseillère sociologique de l’association. Cette réflexion sera poursuivie lors de notre rencontre avec les adhérents de la fondation Hrant Dink, dont l’objectif principal est la défense de la démocratie et des droits humains. Dans un rapport publié en 2017 relatif aux discours de haine et à la discrimination dans les médias, ils donnent la parole aux réfugiés syriens. Ces derniers se sentent comme « des invités en Turquie »2 et soulignent le besoin d’entraide entre migrants par manque de confiance envers les autorités policières.

La fondation Hrant Dink met en exergue l’influence négative des médias sur la vision des migrants par la population turque, notamment par rapport aux réfugiés syriens. Le rapport de 2017, « Hate Speech and Discriminatory Discourse in Media », s’appuie sur des témoignages de migrants pour dénoncer la marginalisation et la discrimination qu’ils subissent. Dans un tel contexte, le rôle des médias devient crucial : les mots, le vocabulaire, utilisés par les médias révèlent leur position quant aux migrants. Parler d’« autres », de « vagues » et d’ « avalanches » de migrants ne fait qu’augmenter une certaine forme de rejet de la part de la population turque, qualifiée d’ « hôte ». Ces termes sont malheureusement très répandus en Turquie pour faire référence aux réfugiés. Lorsque nous les rencontrons, les membres de l’ONG World Agency for Local Democracy se disent même « habitués aux vagues de migration ». Le rapport de la fondation Hrant Dink rappelle que les gros titres de presse ont tendance à renforcer ce sentiment de haine3. Nous pouvons alors lire des articles de presse avec des titres provoquants, tels que « Les syriens entraînement une hausse du taux de chômage »4, appelant au rejet de la population syrienne.

Le travail comme facteur d’intégration et la religion comme ciment social

L’arrivée massive de réfugiés, notamment syriens, a conduit le gouvernement turc à reconsidérer ses priorités pour répondre aux besoins d’une population de réfugiés croissante. Les politiques d’accueil, longtemps orientées sur l’hypothèse d’une protection temporaire et envisageant le retour des populations syriennes dans leur pays d’origine, ont dû prendre en considération la nécessité de trouver des solutions de moyen et long terme. C’est dans cette même optique que les associations d’aide aux migrants incluent dans leurs objectifs le besoin d’intégration des migrants et la création de nouvelles formes de solidarité, favorisant ainsi un changement de regard sur l’accueil et l’intégration. Les échanges avec les membres des différentes associations rencontrés nous révèlent que l’intégration des populations migrantes n’est pas systématique, et ceci en dépit de toutes les actions coordonnées par ces institutions. Deux facteurs semblent alors être déterminants quant à la possibilité de cohésion entre les populations migrantes et les citoyens turcs : le travail et la religion comme moyens d’intégration dans la société.

« À Istanbul il y a vraiment une division dans les modes de vie » affirme Marie Jégo, correspondante du journal Le Monde à Istanbul, lors de notre visite de l’Institut français d’Istanbul. Au cours de ce voyage d’étude, nous constatons effectivement l’existence de cette division. Si notre visite de Mülteciler Derneği İletişim à Sultanbeyli nous a permis de découvrir l’importance des divers ateliers d’apprentissage de la couture ou de la coiffure dans le processus d’intégration des migrants, Tina Darsa de l’association Göçmen Dayanisma Dernegi à Sisli, nous en dit davantage sur la réalité de l’intégration par le travail. Elle nous apprend que les femmes ougandaises travaillent généralement à la confection de vêtements ou de coiffures traditionnelles tandis que les femmes syriennes préfèrent la cuisine. C’est après un dîner riche en saveurs que nous avons l’opportunité d’échanger avec Maryam Ahmed, une des gérantes de Kadin Kadina, la cuisine communautaire. Les durs souvenirs que ces victimes de la guerre en Syrie ont emportés avec elles ont été mis de côté pour leur permettre de commencer une nouvelle vie à Istanbul :

« Nos maris [s’ils ont eu la chance d’arriver jusqu’en Turquie] travaillent dans le secteur textile, dans des conditions inhumaines et avec un volume horaire quotidien qui change chaque semaine ».

Avant d’arriver à la cuisine de solidarité, nous constatons, depuis le confort de notre autobus, le nombre considérable d’ateliers clandestins où ces hommes travaillent jour et nuit. C’est sur cette toile de fond, s’éloignant d’une culture dans laquelle les femmes doivent rester au foyer, que ces mères courageuses ont décidé de s’engager dans ce projet « par nécessité », pour « ramener de l’argent à la maison ».

Bayon_Coalla_3

Figure 3 : Membres de l’association Kadin Kadina, 13 février 2019

Bayon_Coalla_4

Figure 4 : Repas syrien, 13 février 2019

Si, nous explique Didem Danis, sociologue à l’Université Galatasaray, plus de 93% des Syriens vivent « normalement dans la ville » et 80 000 ont un permis de travail valide, beaucoup voient l’absence de travail comme un facteur d’exclusion sociale. Une plus grande réflexion autour de cette idée nous conduit à nous interroger sur la place de la religion dans l’intégration des migrants. Aussi, la compréhension du concept de « religion brotherhood » ou de fraternité religieuse est-elle essentielle. On le retrouve dans la religion islamique, sous les termes de « Ansar » et « Muhajir » qui sont des références directes à la bienveillance des « Ansars » (ou « Ansar An-Nabi », littéralement « supporters du Prophète ») envers le prophète de l’islam alors exilé à Médine. Dès lors, le fait de puiser des valeurs dans des convictions religieuses identiques peut-il constituer un facteur d’intégration ? Nous avons eu la chance de découvrir la mosquée de Soliman à l’heure de la prière.

Bayon_Coalla_5

Figure 5 : Croyants musulmans avant d’entrer dans la mosquée de Soliman, 10 février 2019

Dimanche 10 février. 11:24. La communauté musulmane se rassemble autour de la mosquée pour les ablutions, purification rituelle précédant l’acte de la prière. Réunis autour du centre de la cour de la mosquée, près des Şadirvans, petites fontaines de marbre blanches, des hommes turcs mais également arabes se croisent et se confondent. Aux alentours de la mosquée, les langues arabe et turque se mêlent, absorbées par l’écho de l’appel à la prière résonnant dans l’enceinte de la mosquée. La fraternité musulmane permet de franchir les frontières de la culture et de la langue.

La visibilité manifeste de la religion en Turquie reflète sa force. Dans la religion musulmane, la mosquée n’est pas séparée de son ensemble social. L’inauguration de la mosquée Camlica, par le président Recep Tayyip Erdogan le 3 mai 2019, quelques jours avant le début du ramadan, intervient à un moment clé. Désormais la plus grande mosquée de Turquie, ses six minarets dominant le paysage, la mosquée Camlica est bien plus qu’un espace de culte. Pourvue d’une salle de conférence, d’un musée dédié aux arts musulmans et d’une bibliothèque, la mosquée devient, pour les migrants, un lieu où l’Islam est vecteur de reconnaissance et d’investissement de l’espace. Néanmoins, la phase d’insertion n’entraîne pas nécessairement l’intégration des migrants. En effet, l’insertion se définit comme une « action visant à faire évoluer un individu isolé ou marginal vers une situation caractérisée par des échanges satisfaisants avec son environnement »5. Ces échanges ne sont qu’un moyen permettant, à terme, aux migrants de se sentir liés au reste de la société par des valeurs, des objectifs communs et le sentiment de participer à un même ensemble6. Selon Chérif Ferjani7, « l’intégration est quelque chose de complexe, l’islam l’est aussi : il n’y a pas un islam monolithique, il y a des lectures de l’islam, des interprétations de l’islam ».

Dans un contexte où la société semble être divisée entre une réelle volonté d’intégration de la population migrante et un manque de réalisations en ce sens, nos interlocuteurs se montrent plutôt favorables à une ouverture de la société. Cependant, la société turque est-elle prête à se montrer si bienveillante envers les migrants ? « La Turquie est un beau pays. C’est mon pays, celui de ma mère, de ma grand-mère mais il est difficile d’être étranger dans un pays où l’on réside depuis 1 000 ans », nous dit Metin Sarfati, professeur à l’université de Marmara, Istanbul. Selon lui, le Turc est un « étranger » tel « l’étranger » décrit par Albert Camus : un être seul, marginal, incompris. Si cette approche de la pensée turque n’est peut-être pas partagée par tous, une partie significative des Turcs et de l’entité politique turque conserverait un profond sentiment d’isolement et d’aliénation vers l’extérieur mais aussi vers l’intérieur. Dans ce sens, comment un Turc, « le grand étranger, le grand isolé, le grand aliéné de ce monde » peut-il à son tour intégrer dans son monde un « étranger » ?

 

1 Ces chiffres sont tirés d’un entretien avec les membres de Mülteciler Derneği İletişim, Association for Refugees, Sultanbeyli.
2 HRANT DINK FOUNDATION, Hate speech and discriminatory discourse in media report 2017, HDV publications, 2017, p. 106.
3 Ibid., p. 110.
4 Ibid., p. 120.
5 Définition de L’IIDRIS (Index international et dictionnaire de la réadaptation et de l’intégration sociale).
6 Emile Durkheim, De la division du travail social, Paris, PUF, 2007
7 Chérif Ferjani, L’Islam, un facteur d’intégration ?, Association des Revues plurielles, Écarts d’identité, N°66, p.10.