L’université turque en péril ? Répressions des libertés et purges dans le milieu universitaire

Par Théo Chouvenc et Justin Bénière, M1 AlterEurope 2018-2019

A la suite de la signature d’une pétition dénonçant la violence de l’Etat turque dans le Sud-Est du pays à l’encontre des populations kurdes, des professeurs ont été arrêtés et condamnés. Cette répression pose la question de la liberté d’expression dans ce pays et de la dérive autoritaire du pouvoir*.

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Fin décembre 2015, une pétition est lancée pour dénoncer l’action violente du gouvernement turc à l’encontre de la population kurde. Cette « Pétition pour la paix » appelle à l’apaisement dans le cadre de la sanglante offensive anti-PKK1 du gouvernement2. Elle est signée par des universitaires du monde entier et pas seulement des universités turques.

La répression au sein du milieu universitaire après la tentative de coup d’État

Le 16 janvier 2016, la pétition est rendue publique avec une liste de 1120 signataires. Le gouvernement condamne cette action, le Président turc Recep Tayyip Erdogan parlant même d’une « trahison »3. Immédiatement après la publication, certains professeurs subissent des pressions. Mais la véritable répression va avoir lieu après les événements de l’été 2016. En effet, le 15 juillet 2016 a lieu une tentative de coup d’état fomentée par l’armée4. Lorsque le gouvernement reprend la main, la réponse est sévère. L’état d’urgence est proclamé le 20 juillet 2016 et va donner à l’exécutif le pouvoir de conduire de grandes purges dans l’armée, l’administration et les universités.

Des procédures judiciaires sont ouvertes contre certains professeurs. Le chef d’accusation retenu est « Propagande terroriste ». C’est un moment clé dans la répression des universitaires puisque le gouvernement se sert de ce motif dans sa réponse au coup d’Etat. Les signataires de cette pétition sont accusés par Recep Tayyip Erdogan d’être des complices des « terroristes » du PKK, et le chef d’État turc utilise ce motif pour justifier les poursuites à l’égard des signataires. Des enquêtes sont ouvertes pour « propagande terroriste », « insulte aux institutions et à la République turque » et « incitation à violer la loi » et les personnes visées risquent une peine allant d’un an à cinq ans de prison. En parallèle, ce sont les universités elles-mêmes qui ont engagées des sanctions disciplinaires car de nombreux professeurs d’université, notamment issus des départements de sciences sociales, sont signataires de cette pétition.

Les universités dont l’équipe dirigeante est proche du pouvoir (signalons également que les recteurs des universités sont directement nommés par le gouvernement) licencient les professeurs qui ont signé la pétition5. Certains perdent leurs passeports, ce qui les empêche, de fait, de quitter le pays. Les professeurs incriminés ne reçoivent pas les promotions qu’on leur avait promis. Une professeure d’université que nous avons interrogée estime que le nombre de licenciements s’élève à plus de 400 personnes.

L’ouverture des procès

Les premiers procès se sont ouverts en 2017. Ils sont individuels et les premiers concernés ont été les professeurs des prestigieuses universités de Galatasaray, de Marmara et d’Istanbul ; d’autres établissements ont ensuite été touchés. Les professeurs subissent les représailles du gouvernement turc par des condamnations et sanctions qui prennent différentes formes6. Nombre d’entre eux se sont ainsi retrouvés en garde à vue et ont ensuite dû affronter la justice. Plus d’une centaine de procès ont déjà eu lieu. La plupart des personnes qui sont passées en jugement ont été condamnées à 15 mois de prison. La législation turque prévoie la possibilité de surseoir à l’exécution des peines de prison courtes : les personnes condamnées peuvent rester hors de prison mais, pendant une période de cinq ans, demeurent sous la menace d’une incarcération en cas de nouvelle condamnation. Placés dans une situation où ils peuvent à tout moment se retrouver en prison à la suite d’une parole ou d’un écrit qui serait jugé critique, les opposants sont ainsi durablement contraints au silence et à l’inaction.

Certaines personnes ont écopé de peines plus longues (généralement 25 mois). Il s’agit de personnalités bien connues du public, par exemple de professeurs renommés qui étaient présents dans les médias. Une cinquantaine d’entre elles ont été condamnées à des peines longues – ce qui les écarte de la disposition permettant de surseoir à l’exécution des peines courtes et les oblige à aller en prison. Il semble clair que l’État cherche à faire des exemples, en envoyant un message dissuasif à ceux qui souhaiteraient s’opposer au gouvernement.

Le chef d’accusation retenu dans le cadre de ces condamnations est « propagande terroriste ». Le système judiciaire fait passer implicitement l’idée que contester les violences que l’État exerce sur les civils kurdes revient à promouvoir activement le PKK7 (qui est considéré comme une organisation terroriste). Rappelons que les personnes condamnées ont simplement signé une pétition.

La nouvelle réalité de l’enseignement supérieur turc

En dehors des licenciements et des mises à l’écart massif des professeurs, un important mouvement de démission a eu lieu en Turquie. Un signataire que nous avons interrogé estimait qu’il y avait eu 300 démissions dans le milieu universitaire stambouliote. Certains ont décidé de quitter le pays pour des raisons de sécurité personnelle et de liberté d’expression. Des universités entières ont été poussées à la fermeture. Les observateurs extérieurs (professeurs d’université, journalistes) déplorent un « brain drain », une fuite des cerveaux qui a une influence sur la qualité de l’enseignement dans les universités turques. Certains sujets sont écartés de la sphère publique et un tabou est placé sur les sujets politiques sensibles. A terme, c’est le système éducatif turc et les étudiants qui vont payer le prix fort de ces arrestations.

Au cours de notre enquête, nous avons pu nous entretenir avec des personnes affectées plus ou moins directement par cette purge. Un professeur stambouliote ne fait pas mystère de son opposition au gouvernement. Signataire de la pétition, il a subi les foudres du gouvernement. Après avoir perdu son poste, il s’est vu retiré son passeport. Condamné à une peine courte, il ne pourra plus enseigner, ni travailler dans la fonction publique. Il nous a confié ne plus rien attendre de la justice de son pays. Il compte porter l’affaire devant la Cour européenne des droits de l’homme, même s’il a peu d’espoir qu’elle intervienne en sa faveur (la situation politique est « bloquée » selon lui). Il nous a évoqué la tragédie humaine que cela a représenté pour lui. Du jour au lendemain, lui et ses collègues ont perdu leur poste. Il n’a reçu aucun appel de ceux qui sont restés. Les universitaires, effrayés, ne veulent plus s’afficher en sa compagnie. Il nous explique que dans certaines universités, notamment la sienne, les directeurs d’université disposent d’une « black list » de professeurs, qui a été transmise à la suite des événements de juillet 2016. A la suite d’une querelle personnelle avec son directeur, il s’est retrouvé sur cette liste a subi les foudres du gouvernement. Il dénonce la pression que l’on place sur le milieu universitaire, sur les professeurs, mais aussi sur les étudiants. Il déclare que le gouvernement essaye de terroriser la population car il a peur que celle-ci ne le renverse. « Un état autoritaire. Nous vivons dans un état autoritaire » conclut-il.

Des étudiants également nous ont fait part de leur avis sur la question. Une ancienne étudiante de la réputée université Galatasaray d’Istanbul fait remonter les premières atteintes à la liberté d’expression aux élections législatives de 2015, considérées comme un revers par le régime (l’AKP perd alors sa majorité absolue). Par la suite, une répression plus sérieuse a frappé les premières personnes ayant signé la pétition pour la liberté. En effet, cette pétition a été signée après l’ouverture des premiers procès par une deuxième vague de personnes (des professeurs) pour soutenir ceux condamnés pour l’avoir signé avant juillet 2016. En réaction aux conséquences directes subies par les signataires de cette pétition (perte de leur travail, de leur statut de fonctionnaire), les étudiants se sont réunis pour préparer des manifestations, coller des affiches sur les lieux des procès, brandir des pancartes « Pas touche à mon prof » en signe de protestation. Finalement, cette volonté d’opposition au gouvernement n’a pas pu durer dans le temps car la sécurité de l’université sont immédiatement intervenus pour noter les noms des personnes impliquées. Ainsi, malgré une volonté claire de soutenir leurs professeurs, les étudiants turcs ont eux aussi les mains liées pour protester contre le gouvernement en place.

La réaction de l’Union européenne est jugée très timide par les concernés. Un ex-professeur stambouliote, qui a perdu son emploi dans le cadre de cette répression et travaille désormais dans une fondation qui œuvre pour l’accueil des réfugiés, explique que l’Europe « ferme les yeux » sur cette question, par peur des conséquences diplomatiques qu’une réponse forte pourrait entraîner, notamment sur la question des flux migratoires. Une autre professeure que nous avons interrogée est encore en fonction. Si elle n’a pas encore eu d’ennuis avec la justice, elle nous confie vivre dans l’inquiétude pour elle et ses enfants, incertaine du sort qui lui sera réservée. Elle salue la prise de position du président français Emmanuel Macron qui a évoqué les purges dans l’université comme étant « inacceptables ». Néanmoins, les signataires de la pétition sont abandonnés à leur sort et n’ont pas beaucoup d’espoir de recevoir l’aide de quiconque à l’étranger.

Le gouvernement turc a ainsi une mainmise quasi totale sur l’administration et la gestion des universités turques et rejette la liberté d’expression pour mieux asseoir son contrôle politique. Malheureusement, cela affecte sans aucun doute la qualité des cours en empêchant des professeurs qualifiés d’enseigner, mais aussi en aiguillant politiquement le contenu de ces cours. Irrémédiablement, nous assistons à une fuite des cerveaux qui nuira sans aucun doute à la Turquie sur le plan politique mais aussi économique8.

* Nous avons recueilli les informations qui nous ont permis de construire cet article auprès de différentes personnes, étudiants et professeurs, signataires de la pétition ou simples observateurs. Pour assurer leur sécurité, nous avons décidé de conserver leur anonymat.
1 « Partiya Karkerên Kurdistan » ou Parti des travailleurs du Kurdistan. Ses membres se battent pour une autonomie du territoire kurde.
2 Sébastien Gillard, « Quinze ans de règne de l’AKP », Le Monde diplomatique, 1 avril 2017.
3 Demirtaş Selahattin, « “L’homme qui se prend pour un sultan” », Le Monde diplomatique, juillet 2016.
4 « Turquie : les leçons d’un putsch manqué », Le Monde, 18 juillet 2016.
5 Ahmet Insel, « La chasse aux intellectuels en Turquie », La Vie des idées, 22 décembre 2017.
6 Ayşe Uslu, « L’Université turque sous haute surveillance », Esprit, n°2, février 2017, pp. 16-20.
7 « En Turquie, la machine folle de la répression », Le Monde, 14 juillet 2017.
8 Yves Bourdillon,« La Turquie défie Bruxelles en accentuant la répression », Les Echos, 27 mars 2019.