L’accueil et l’insertion des réfugiés syriens en Turquie : quel rôle pour les associations et les fondations ?

Par Ophélie Ekindy, M1 AlterEurope 2018-2019

Accueillant une population de plus de 15 millions d’habitants, celle qui fut anciennement Constantinople en brassant depuis des siècles des migrants, réfugiés et expatriés venant de tous horizons, est à présent une ville monde riche de sa diversité diasporique, ethnique mais aussi, relativement, confessionnelle. Istanbul est devenue aujourd’hui une métropole mondiale et un relais régional de la mondialisation en se trouvant à la croisée d’un grand nombre de routes internationales (terrestres, maritimes, aéroportuaires), et en s’imposant comme le centre financier, industriel mais aussi culturel du pays. La Turquie a longtemps été un pays d’émigration, elle est cependant récemment devenue une destination avec divers afflux migratoires. Ceux-ci s’expliquent par l’instabilité de son voisinage moyen-oriental ainsi que par le développement économique spectaculaire du pays depuis 2015 et son ouverture politique, qui l’ont rendu attractif. Aujourd’hui, la Turquie est un carrefour, à la fois pays de départ pour ses élites avec une fuite des « cerveaux » (émigration des personnes diplômes et riches), zone de passage pour différentes communautés (afghanes, irakiennes), mais également destination avec l’arrivée des réfugiés syriens.

Ekindy1

Figure 1 : Salle de rééducation pour enfants au sein de l’association Mülteciler

La population du pays s’est en effet subitement accrue après 2013, consécutivement à des vagues successives de migrants syriens, venus chercher l’asile en Turquie et plus particulièrement à Istanbul. Le gouvernement turc a choisi d’ouvrir les frontières aux réfugiés syriens et, à l’issue d’un long processus législatif, a adopté en 2013 une loi sur « les étrangers et la protection internationale », qui vise à assouplir la procédure de reconnaissance du statut de réfugié sur le sol turc pour les citoyens syriens. Pour mieux comprendre l’attitude positive du gouvernement turc à l’égard des réfugiés syriens, il est nécessaire de revenir sur l’historique de la relation turco-syrienne.
L’arrivée au pouvoir de l’AKP s’est accompagnée d’une réelle volonté de pacifier les relations entre la Turquie et ses voisins. Cette politique étrangère de « zéro problème avec les voisins »1 a facilité le rapprochement entre la Turquie et la Syrie. Depuis 2002, cette complicité diplomatique s’est concrètement traduite par des projets communs sur les plans économiques, politiques et militaires. L’apogée de ce rapprochement diplomatique a été la suppression en 2009 des visas entre les deux pays. Évidemment, le printemps arabe et la guerre civile syrienne ont considérablement refroidi les relations entre la Syrie et la Turquie, avec notamment la destruction en mars 2014 d’un avion de l’armée syrienne par les forces turques. Alors que s’accroissait l’instabilité régionale, les décideurs politiques turcs se sont progressivement détachés de la Syrie, mais pas de son peuple. En effet, proclamant leur refus de soutenir un régime qui persécute son propre peuple, les dirigeants turcs ont rompu les relations avec le gouvernement syrien. Parallèlement, arguant de motifs humanitaires, le gouvernement turc a maintenu ouvertes les frontières afin que les populations syriennes puissent trouver refuge en Turquie. Ainsi, Erdogan déclarait en 2011 que « la Turquie ne pouvait rester indifférente à ce conflit et ferait le nécessaire pour soulager la peine du peuple syrien »2. Les pouvoirs publics turcs se sont alors engagés à mettre en œuvre des politiques pour accueillir ces réfugiés.
La facilitation de l’intégration a été ainsi permise par la création d’une Direction générale de la gestion migratoire au sein du ministère de l’Intérieur3 et par l’annonce en 2016 par Erdogan d’un projet de loi rendant possible l’obtention de la nationalité turque pour les réfugiés syriens4. L’arrivée massive de réfugiés représentait et représente toujours une préoccupation majeure dans la politique intérieure turque et le gouvernement a dû réadapter ses infrastructures et cadres juridiques pour gérer de façon pragmatique l’arrivée de ces migrants. Selon une déclaration du ministère des Affaires étrangères à la fin de l’année 2017, environ 30 milliards de dollars ont été mobilisés pour affronter ce flux migratoire unique dans l’histoire du pays5.
Lors d’une présentation le 13 février 2019, Didem Danış nous a rappelé les chiffres pour Istanbul : en 2013, la ville accueillait 205 000 réfugiés syriens, contre 560 000 aujourd’hui. De manière générale, l’année 2014 a été un tournant pour la Turquie avec l’arrivée de 1,5 million de réfugiés syriens. Le pays a connu une seconde vague d’immigration syrienne durant la période 2014-2015 qui a fait monter ce chiffre à 2,5 millions de réfugiés, avant d’atteindre présentement les 3,6 millions6. Cette arrivée massive de Syriens a conduit à une multitude d’enjeux qui lui sont directement liés, comme celui du processus d’adaptation des personnes et familles syriennes. Cet enjeu se cristallise plus particulièrement dans la capitale économique du pays, Istanbul. Différentes visites à Istanbul nous ont permis d’y voir un peu plus clair, et de dégager des pistes de réflexions afin de répondre à d’autres interrogations. En effet, si le gouvernement turc intervient beaucoup dans l’accueil des réfugiés syriens, il ne peut pas agir seul pour gérer l’ensemble de cette problématique et d’autres types de structures s’investissent pour faciliter l’arrivée des réfugiés syriens. On retrouve des fondations et différents types d’associations.

Un certain nombre d’organisations (fondations, associations…) proposent leurs services pour accueillir les migrants. Si au début de la crise la société turque s’est montrée favorable à l’accueil des réfugiés syriens, des heurts ont éclaté plus récemment. Les Syriens sont parfois vus comme des concurrents dans l’accès au marché du travail, les incidents intercommunautaires ont triplé entre 2016 et 2017, et des rumeurs sont diffusées accusant les Syriens de harceler les femmes ou de mal gérer leurs déchets7. Les associations ont donc aussi un rôle pour faire accepter ces réfugiés aux populations turques et favoriser le rapprochement entre les communautés. C’est par exemple le cas de la fondation World Academy for Local Democracy (WALD). Fondée en 1993, elle œuvrait traditionnellement pour aider les gouvernements locaux et régionaux à promouvoir plus de démocratie, à trouver des instruments alternatifs pour favoriser le développement et la mise en œuvre des droits de l’homme à l’échelle locale. Cependant la crise des réfugiés a changé la donne, obligeant la WALD à concentrer plus particulièrement son action sur le suivi et l’intégration des réfugiés (pour une grande partie syriens), au travers de projets cherchant à promouvoir « l’inclusion sociale, et à combattre la pauvreté et la discrimination » en investissant dans l’éducation, mais également en travaillant avec des partenaires nationaux (le ministère de l’Intérieur et celui de l’Agriculture), des ONG et des acteurs à l’échelle locale (quartiers). Ses activités visent à participer au développement d’une image positive des réfugiés, à leur permettre de détenir d’égales opportunités en société, ainsi qu’à renforcer leur confiance envers le gouvernement local et les institutions.

Ekindy2

Figure 2 : Siège de l’association WALD

Fondée en 2014, à l’heure de la grande crise migratoire syrienne, l’association Mülteciler (Association for refugees) concentre pour sa part ses actions dans la cause des réfugiés syriens demandeurs d’asile à la recherche d’une protection internationale, en leur proposant des solutions d’hébergement, un suivi médical et éducatif, ainsi qu’un soutien légal et une aide à la recherche d’emploi8. Parmi ces actions, l’insertion des jeunes Syriens dans le système scolaire apparaît alors comme un réel défi dans le sens où près de 45% des immigrés syriens ont moins de 18 ans.
La localisation de l’association semble ne pas avoir été laissée au hasard. Elle se situe dans le quartier de Sultanbeyli, culturellement plus proche des populations syriennes. L’islam est en effet plus présent dans cette partie de la ville, ce qui rassurait les réfugiés syriens, habitués à un cadre religieux fort, et vise à faciliter leur une intégration. On peut supposer que le recours à la religion et à ses cadres est aussi pour les autorités locales un outil de contrôle de cette partie de la population.

Ekindy3

Figure 3 : Un atelier de couture pour femmes au sein de l’association Mülteciler

Les communautés religieuses et plus particulièrement les imams turcs participent de fait à l’intégration des réfugiés syriens. Une visite de l’association Mülteciler et l’échange avec des salariés et bénévoles nous ont permis de réaliser que l’intégration devait souvent passer par un changement des mœurs en vue d’une adaptation à la société turque. Certains thèmes, comme par exemple celui du rejet du mariage des enfants et de la polygamie, seront abordés par ces imams lors des prêches. Les imams ont donc un réel rôle à jouer pour permettre une meilleure cohésion sociale.

L’accueil des réfugiés syriens repose donc sur l’action, conjointe ou non, d’une myriade d’acteurs. Sans les fondations et associations, le gouvernement turc aurait sans aucun doute du mal à gérer l’afflux de réfugiés arrivant en Turquie depuis 2011. Grâce à ces organisations, les réfugiés parviennent à s’intégrer au sein de la société turque, et ce même si la xénophobie semble parfois gangréner les relations entre les communautés. Ce voyage à Istanbul nous aura donc permis d’aller au contact de ces structures, de voir leurs actions, et d’entendre leur point de vue pour, en définitive, mieux comprendre l’ensemble des enjeux cristallisés par cette crise humanitaire.

1 Ahmet Davutoğlu, « Turkey’s Zero-Problems Foreign Policy », Foreign Policy, 20 mai 2010.
2 Huseyin Sevim, « Comment (ré)inventer l’« ennemi » ? Le discours des élites politiques turques sur le conflit syrien », Critique internationale, vol. 74, no. 1, 2017, pp. 53-68.
3 Jean-François Pérouse, « La Turquie face aux soubresauts migratoires dans un contexte de crise », Confluences Méditerranée, vol. 87, no. 4, 2013, pp. 85-93.
4 Pierre Astié, Dominique Breillat, et Céline Lageot, « Repères étrangers. (1er juillet – 30 septembre 2016) », Pouvoirs, vol. 160, no. 1, 2017, pp. 137-156.
5 Jean Marcou, « La Turquie, terre de l’exode syrien », Outre-Terre, vol. 52, no. 3, 2017, pp. 169-177.
6 Introduction aux migrations en Turquie par Didem Danış, 13/021019.
7 Yves Bourdillon, « Turquie : l’hostilité monte face aux réfugiés syriens », Les Echos, 28/01/2018.
8 https://multeciler.org.tr/eng/.