Istanbul, une ville imprégnée par le régime présidentiel ?

Par Livia Tibirna, Margaux Bialas et Vaimiti Goin, M1 AlterEurope 2018-2019

Bien souvent, le premier contact que l’on a avec un pays étranger, ce sont les aéroports. Lorsque nous arrivons à l’aéroport Atatürk, ce samedi 9 février, nous sommes frappées par le gigantesque portrait de Mustafa Kemal, considéré comme le Père de la nation turque, entre les panneaux des arrivées et des départs. Nous continuons notre chemin, et dans le taxi qui nous amène à l’hôtel, nous remarquons que la vitre du plafond n’est autre que le drapeau de la Turquie, nous surplombant de son rouge vif. Le ton est donné : la nation turque n’hésite pas à mettre en avant ses symboles. Mais ce n’est pas tant la multiplicité des signes nationaux qui nous a interpellées à Istanbul, tendance commune à bien d’autres pays, que l’appropriation de ces symboles par le régime présidentiel actuel. En effet, sur des affiches, dans la rue, dans les transports, le régime présidentiel turc, en la personne du président Recep Tayyip Erdogan, se donne à voir. Nous avons ainsi souhaité étudier la présence visuelle du régime présidentiel à Istanbul et sa perception par les différents intervenants que nous avons rencontrés. Comment le régime présidentiel se donne-t-il à voir à Istanbul et comment transparaît-il en retour dans les discours des habitants ?

Un régime qui se donne à voir dans l’espace public et privé

En déambulant dans Istanbul, un citoyen turc est soumis à la présence de nombreux emblèmes qui lui rappellent son appartenance à la nation turque. Une analyse rapide de l’espace public mène à constater une profusion des emblèmes nationaux – les emblèmes les plus visibles étant les drapeaux et les portraits. Il est dès lors évident que le patriotisme s’exprime avec beaucoup de visibilité à Istanbul et constitue pour les individus la norme identitaire.
A tout instant, nous est rappelée l’origine glorieuse de la République de Turquie en la personne de Mustafa Kemal Atatürk, son chef et fondateur intemporel. Ses portraits et autres effigies occupent un espace visible important dans le quotidien, que ce soit dans les restaurants, sur le mur d’un parc près de l’Université franco-turque de Galatasaray (GSÜ), ou à l’aéroport. Comme il a été dit au début, ce qui avait à l’origine suscité notre étonnement et notre curiosité, c’était le portrait d’Atatürk à l’intérieur de l’aéroport qui porte son nom. En effet, imagine-t-on un tel portrait de De Gaulle à l’aéroport éponyme ?

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Figure 1 : Portrait d’Atatürk à l’aéroport

Il est utile de se souvenir que le patriotisme, qui vise à rattacher symboliquement l’individu à un groupe, fait partie des six flèches de l’idéologie kémaliste. Ce patriotisme turc est le résultat de la modernisation de la Turquie – modernisation directement attribuée à Mustafa Kemal et dont l’héritage est très amplement revendiqué aujourd’hui, par le régime comme par ses opposants, comme l’indique l’historien François Georgeon1, ce qui est nous est également confirmé par nos camarades turcs.

Enfin, l’omniprésence de l’image d’Atatürk dans les lieux publics à Istanbul, nous fait penser qu’y règne une atmosphère d’exaltation nationaliste. On pourrait se demander s’il n’y a pas aujourd’hui une certaine relecture du discours d’Atatürk, dans l’esprit d’un attachement absolu à la souveraineté et d’une crainte de devenir une nation dépendante des grandes puissances. Les représentants de la fondation allemande Heinrich Böll voient ainsi le nationalisme promu par les dirigeants turcs : « Turkey is at the center of the world and the rest of the world wants to affront us ». Dans ce contexte, Mustafa Kemal est littéralement vu comme le père de la Turquie moderne, comme son nom l’indique (Atatürk signifie le « Turc-père » en langue turque).

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Figure 2 : Portait de Mustafa Kemal dans un restaurant dans le quartier de Karaköy

La laïcité est aussi considérée comme un fondement de la République turque moderne, fondée par Atatürk. Et pourtant, la religion est largement mobilisée par le régime présidentiel. Cela s’explique par une définition de la laïcité différente de celle traditionnellement entendue en France. En effet, on parle plutôt d’une séparation à sens unique :  le domaine religieux, et son clergé, est soumis à l’État qui organise et contrôle totalement la communauté des croyants, mais non l’inverse. On voit donc que la laïcité turque ne signifie pas une séparation totale du domaine religieux d’avec l’État, ce que nous a confirmé, Emre Oktem, professeur de droit à GSÜ, lors de la conférence sur les minorités en Turquie qu’il a tenue dans le cadre de notre visite à l’université.

D’autant plus que, d’après ce qu’on a pu voir à Istanbul, l’État n’hésite pas à instrumentaliser la religion dans l’espace public – parallèlement à la personnification progressive du pouvoir autour de la personne du président Recep Tayyip Erdogan. Plusieurs projets symboliques visant à remettre l’islam au cœur de la société sont en cours: la construction de la plus grande mosquée de Turquie, censée être visible de n’importe où à Istanbul, et celle d’une mosquée place Taksim pour « équilibrer » celle-ci face à deux églises historiques (une grecque-orthodoxe et l’autre syriaque-orthodoxe). Cette initiative du président de la République a suscité des critiques de l’opposition laïque2 et des héritiers du mouvement de Gezi de 2013.

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Figure 3 : Mosquée de Çamlıca qui domine la ville d’Istanbul

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Figure 4 : Mosquée en construction place Taksim

Dans une ville en plein effervescence comme Istanbul, il s’agit aussi pour le régime présidentiel d’incarner le futur, la modernisation de la nation turque. Le régime d’Erdogan utilise ainsi cette modernisation comme instrument de propagande. A l’occasion d’une promenade urbaine, le géographe Jean-François Pérouse nous présente le nouveau quartier des affaires, qui aurait dû représenter la nouvelle vitrine de la croissance économique du pays. Mais ce projet initié par le gouvernement actuel reste une vitrine vide : la crise immobilière et les difficultés économiques de la Turquie font de ce quartier d’affaires une « ville fantôme » où les tours achevées restent désespérément inoccupées.

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Figure 5 : Aperçu du quartier des affaires en construction, un échec pour le gouvernement

Mais d’autres projets de construction réussis sont mis en scène par le gouvernement pour démontrer son efficacité. Quand nous prenons le « Marmaray », le métro qui passe sous la mer de Maramara, pour traverser le détroit du Bosphore et ainsi relier les districts de Fatih et d’Usküdar, nous sommes accueillis dans la station de métro par une affiche d’Erdogan regardant avec détermination cette prouesse technologique qu’est le « Marmaray ». Entendez que le président en personne œuvre à la modernisation et aux innovations technologiques du pays : « C’était un rêve devenu réalité » (« Hayaldi gerçek oldu »), nous dit l’affiche. Il aura fallu, en effet, moins de quatre années pour percer le tunnel entre 2004 et 2008, et c’est en 2013 que la voie ferrée est ouverte.

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Figure 6 : Affiche du Maramaray à la station de train de Sirkeci

Parmi les autres prérogatives du gouvernement, sa fonction régalienne est aussi mise en scène dans la ville. Nous avons observé, dans la station de métro de Karaköy, des affiches vantant l’efficacité et la modernité de l’armée turque et célébrant ses soldats tombés à la guerre. De manière surprenante, le pouvoir met son armée sous une protection religieuse, ce qui montre le tournant conservateur pris par un régime normalement laïc. Il est ainsi écrit sur cette affiche « Allah, héros de notre armée » (« Allah kahraman ordumuzu »). Sur cette affiche se lit donc en filigrane la quête de contrôle religieux et militaire du régime présidentiel. Néanmoins, et nous en avons été surprises, le rôle sécuritaire et militaire du gouvernement n’est finalement pas très visible à Istanbul.

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Figure 7 : Affiche à la gloire de l’armée turque dans le métro de Karaköy

L’omniprésence du régime dans les domaines régaliens et dans la société s’explique aussi par le coup d’État du 15 juillet 2016 : Erdogan se veut désormais unique chef de l’armée et renforce son pouvoir politique et son emprise sur la société en s’appuyant sur les cercles conservateurs religieux.

Discours contrastés sur le régime présidentiel

Tout au long de notre voyage, les entretiens et conférences tenus par des acteurs de la société civile, nous appelaient à réfléchir sur l’enjeu de la liberté d’expression, alors qu’Erdogan sert les vis. Muselaient-ils leurs discours de peur d’être dénoncés malgré leur auditoire étranger? Ou proposaient-ils une conception d’un régime « autoritaire » différente de la nôtre ? Voyons comment les intervenants nous ont présenté le régime présidentiel dans leur discours à travers trois thèmes qui nous ont semblé prépondérants durant notre voyage : la liberté d’expression, la question migratoire et la vision, parfois nationaliste, de la Turquie à l’international. Y-a-t-il une différence entre ce que nous avons perçu visuellement du régime à travers ses mises en scène à Istanbul et ce que nous avons retenu des discours de nos intervenants ?

Les fonctionnaires et diplomate français et turcs rencontrés ont eu des discours nuancés sur l’état de la liberté d’expression en Turquie. Lors de notre halte à GSÜ, Enis Tulca, enseignant-chercheur et fonctionnaire turc, nous a d’abord mis en garde contre la diabolisation du régime turc. Même son de cloche du côté du consul français, Bernard Buchwalter, pour qui la vie politique turque est restée pluraliste, malgré la présidentialisation du régime. Professeure de science politique à GSÜ et également fonctionnaire, Esra Atuk se montre plus critique. Pour elle, la Turquie d’aujourd’hui tend vers un régime présidentiel autoritaire, contre lequel l’opposition hétéroclite a du mal à faire front commun.

Mais certains espaces d’expression existent. C’est ainsi que, ébahies, nous avons lu sur le dernier slide d’un cours donné à l’université de Koç, le constat d’une « déviation par rapport aux normes européennes et la montée d’un régime autoritaire en Turquie ». Pourtant constater n’est-ce pas déjà critiquer ? Plus étonnant encore, notre guide Didem Danis, professeure et sociologue à GSÜ, soutient que l’on s’habituerait à ces restrictions: «la première vague de choc est passée. Il n’y a plus d’explosion [d’attentats] en ville ». Sécurité ou liberté, il faut choisir, surtout en Turquie. Plus ironique et sceptique, le directeur de la fondation H. Böll nous rassure : « c’est assez sûr de venir [en Turquie] non parce que le régime a changé mais parce que vous n’êtes plus une cible » pour le régime turc, contrairement aux intellectuels dissidents. De plus, il nous confie que, à côté du discours officiel rigide, la fondation recueille des oppositions de certains diplomates ou officiels vis-à-vis du régime, car elle constitue un canal de communication alternatif et discret vers les chancelleries européennes.

Passons à un enjeu qui traverse le paysage stambouliote : la question des migrants. Entre les propos élogieux de Didem Danis sur la « politique de la porte ouverte » et le « travail formidable » du régime turc, et ceux plus mesurés de l’ONG World Academy of Local Democracy (WALD), voire ouvertement critiques de la correspondante pour Le Monde Marie Jégo, il y a de quoi s’y perdre. Depuis l’Europe, on oublierait presque l’effort considérable fourni par la Turquie pour accueillir 3,5 millions de Syriens, notamment après l’accord de réadmission avec l’UE. Mais l’ONG WALD ne manque pas d’exposer les tensions existant entre Turcs et Syriens, du fait des différences culturelles, linguistiques voire religieuses, et du problème de l’intégration à long terme. La fondation Hrant Dink, œuvrant à la défense de la diversité culturelle et au respect des minorités, note une montée des discours de haine (« hate speech ») dans la presse locale ainsi que l’organisation d’attaques contre des commerces syriens. Officiellement, le régime adopte un discours d’accueil bienveillant à « nos frères musulmans ».

Après les discours, le terrain nous éclaircit un peu sur ces opinions divergentes. Nous visitons différentes associations d’aide aux migrants. La première, l’association Mülteciler Derneği, est sous l’autorité de la municipalité de Sultanbeyli, où l’AKP fait environ 60-70 % aux élections. Les moyens conséquents mis dans cette association pour gérer l’arrivée des Syriens au niveau local visent donc d’abord à préserver ce fief à l’AKP afin de ne pas mécontenter la population. Le contraste est frappant avec une autre association, située dans la municipalité de Şişli et dont les membres sont proches de l’opposition : petits locaux, personnel réduit et majoritairement féminin, 2000 Syriens pris en charge en deux ans par rapport aux 60 000 de la première. Ce que l’on en retient, c’est une politisation et une instrumentalisation forte de la question migratoire syrienne par le régime qui tente de montrer son efficacité à la gérer. Elle divise aussi profondément la société turque, société de migrations mais qui connaît depuis quelque temps une poussée nationaliste.

A ce sujet, le représentant de la fondation H. Böll nous confie que « La Turquie a toujours eu un problème avec le nationalisme ». Désireux de ne pas diaboliser leur pays devant des Français déjà imprégnés des critiques des médias envers le régime turc, nos interlocuteurs ont souvent eu un discours quelque peu ambigu et décalé pour nos oreilles. Enis Tulca, en sa qualité de fonctionnaire, insiste sur la bonne volonté de son pays dans le processus d’adhésion à l’UE depuis 1999, notamment concernant la question chypriote.

Plus emphatique, un intervenant de l’Istanbul Policy Center présente la Turquie comme un rempart dans une région où les États en faillite (« failed states ») se multiplient. « Revitaliser » les relations entre la Turquie et l’UE, pour œuvrer à la stabilisation de la région, lui semble donc nécessaire, d’autant plus qu’ils font face aux mêmes défis populistes. En effet, ces deux puissances semblent naviguer entre Charybde et Scylla : « are mild authoritarian powers or illiberal democracies the right responses to these turmoils ? » Pour Marie Jégo, Erdogan jouerait aussi sur le ressentiment existant à l’encontre des « mon cher » (l’Europe et l’Occident) qui agitent hypocritement l’espoir d’adhésion tout en ralentissant les négociations. Avec le gel des négociations, le mot d’ordre est au recentrement sur les forces du pays. Depuis, la journaliste constate une extrême polarisation de la société sur la question de la sécurité et de la nation. Erdogan chercherait à s’imposer comme le leader du monde moyen-oriental aux yeux de sa population, face à une Syrie détruite et une Europe absente.

Durant notre séjour à Istanbul, la pression distillée par la présence visuelle du régime présidentiel nous a donc paru relativisée dans les discours, mêlant critiques et rappels des réussites de ce même régime. Si vous vous rendez à Istanbul, attendez-vous donc à avoir des ressentis contradictoires face à ce personnalisme présidentiel qui suscite bien des inquiétudes en Europe.

1 https://www.lhistoire.fr/atat%C3%BCrk-invente-la-turquie-moderne
2 https://www.tdg.ch/monde/bientot-place-taksim-mosquee-polemique/story/13630010