Cartographie sonore d’Istanbul

Par Elisa Aumoitte, Selma Kheder et Laura Usseglio Polatera, M1 EMO 2018-2019

Byzance, Constantinople, Istanbul : une même ville, mais plusieurs identités. Au fil des siècles et de son histoire, cette ville n’a cessé d’être bercée tantôt par l’Orient, tantôt par l’Occident. Sa beauté, ses ressources et sa situation géographique avantageuse ont fait de cette ville, issue d’une cité grecque, une référence en termes de luxe et d’opulence. D’ailleurs, l’expression « c’est Byzance ! » désigne un lieu luxueux et d’une grande beauté ; la première mention de celle-ci apparaît lors d’une pièce de théâtre itinérante durant laquelle un personnage s’exclame : « Quel luxe ! Quel stupre ! Mais c’est Byzance ! ». Pour comprendre cette page de l’histoire, voici ce qu’en dit l’historien grec Polybe :

« Byzance, par rapport à la mer, est, de toutes les villes du monde, celle où l’on peut vivre le plus en sûreté et dans la plus grande abondance de toutes choses ».

Continuons ensuite ce voyage historique et géographique en abordant la période romaine de cette dernière : fondée en 600 avant J.C., la ville prend le nom de Constantinople en 330 après J.C. Lorsqu’elle faite capitale de l’empire romain par Constantin Ier qui lui donne son nom. Elle devient alors « la nouvelle Rome » : sept collines, quatorze régions urbaines, un Capitole, un forum, un Sénat… Une vraie ville romaine vient de voir le jour. Faisons maintenant un petit saut dans le temps : nous voici en 1453. À cette date a lieu la chute de Constantinople et le début de l’empire ottoman. C’est à partir de ce moment-là que Constantinople étend réellement sa puissance et son aura, jusqu’à atteindre son apogée sous le règne de Soliman le Magnifique au XVI° s. Capitale d’un empire, ville cosmopolite à la croisée de l’Europe, de l’Asie et de l’Afrique du Nord, Constantinople est plus que jamais une ville bercée par l’Orient et l’Occident. Bercée ou agitée quand on se penche sur son histoire contemporaine. Membre de l’Union européenne ? Chef de file de la démocratie dans les pays arabes ? Ville occidentalisée et moderne ? Ville archaïque et moyen-orientale ? Les interprétations et les divergences identitaires sont en réalité le reflet de cette histoire agitée, remuée, et troublée.

Le son : matérialisation des liens sociaux ?

Quoi de mieux qu’une histoire et une géographie des sons pour mieux comprendre ces paradoxes multiculturels. Oui, car à Istanbul, il n’y pas de silence : tout est son, bruit, musique, brouhaha. À Istanbul, la ville prend vie à travers les sons, parfois cacophoniques, parfois mélodieux, mais toujours révélateurs d’une certaine réalité sociale, d’une certaine identité, d’une certaine culture. Plonger dans une histoire des sons, c’est plonger dans une discipline inédite et originale des sciences sociales : les « Sound Studies » qui nous permettent de porter notre regard sur un objet d’étude nouveau afin de comprendre les phénomènes historiques, philosophiques, politiques et sociaux. Nous avons donc déambulé dans les rues stambouliotes, prêtant attention à une réalité sonore extrêmement riche. Le bruit est bien souvent associé à l’idée de nuisance sonore : il s’agirait d’une expérience subie, un ensemble de sons non souhaités qui parviennent aux oreilles des individus. En ville, et d’autant plus dans la mégapole stambouliote, les moments de silence se font rares : le vacarme est bel et bien inhérent à l’activité humaine, et de fait une conséquence de l’urbanisation. Illustrations des liens sociaux, matérialisation (sonore) de la société, les bruits constituent ainsi une forme de patrimoine, un patrimoine sonore, qu’il est intéressant non seulement d’entendre, mais surtout d’écouter.

Le sociologue Dimitri Voilmy définit ainsi la notion d’ambiance sonore comme « l’organisation mutuelle de l’environnement urbain et des pratiques sociales » (Voilmy, 2009). À Istanbul, les espaces sonores s’entremêlent, s’affrontent et se répondent, au gré des pratiques sociales quotidiennes des habitants de la ville. L’espace conditionne le son et vice-versa. En effet, les bruits sont présents partout, mais pas « n’importe où » ; chaque son est spécifique à un espace ou un lieu ; par son ambiance, par son public, par sa résonance (symbolique, pratique, culturelle, historique) et sa place dans l’espace. Comme l’explique Frédéric Lamantia dans son article « Les effets “territorialisants” des sons, reflets de la société en ses lieux et de ses états d’âmes » (Lamantia, 2003), les sons sont territorialisants dans le sens où le « flot de décibels contribue à structurer les composantes de l’espace sonore et à délimiter dans des lieux précis des “couleurs sonores” singulières ». D’après lui, le paysage sonore détermine le territoire comme le faisaient auparavant les cloches de l’église lorsque la limite de la ville se définissait par rapport à la portée de leur son. Des simples bruits des rues aux échanges entre personnes, en passant par les appels à la prière, les performances musicales ou encore les bruits urbains en tout genre, tendons l’oreille et découvrons Istanbul d’un point de vue original, au regard d’une promenade sonore.

Intéressons-nous maintenant à l’incontournable Grand Bazar qui vaut la peine que l’on y tende l’oreille. Étudier les sons dans le Grand Bazar, construit en 1455 sur ordre de Mehmed II, c’est étudier la permanence d’un espace sonore à travers les siècles. Oui, car dès les premières minutes dans ce marché ouvert aux 400 boutiques, le son vient à nous. Pas besoin d’une attention particulière, ni de concentration : c’est le son – ou plutôt les bruits – qui nous interpellent : un bourdonnement, un bouillonnement, un brouhaha révélateur de l’effervescence de ce marché comme lieu de rencontres, de commerce, d’échanges et touristique aujourd’hui. Cependant, si on passe d’une écoute passive à une écoute plus active, on arrive à déceler un certain nombre de sons jouant le rôle de réminiscences du passé. « Ten lyras » (« Dix lyras ») ; « Two pour thirty lyras » (« Deux pour trente lyras »); « You won’t find a better » (« Vous ne trouverez pas mieux ailleurs ») : des phrases qu’on entend à tout bout de champ, à tout bout de ruelles qui font du Bazar, un lieu commercial où le marchandage est le mot d’ordre. Et lorsqu’on tend un peu plus l’oreille, on peut entendre des mots en turc, en anglais, en français, parfois même en espagnol qui revêtissent le langage d’une dimension cosmopolite qui nous ramène à l’histoire grecque, romaine et ottomane de la ville.

Quel rapport existe-t-il entre son et religion ?

Dirigeons-nous à présent vers le cœur touristique de la ville : Sultanhamet, le quartier le plus touristique d’Istanbul, où se font face l’Eglise Sainte-Sophie et la mosquée Bleue. L’une des principales ambiances sonores offertes par Istanbul est probablement l’appel à la prière, qui rythme cinq fois par jour la vie de plusieurs millions d’individus de la ville, dans un pays où près de 83% de la population est musulmane. Ce vacarme retentissant, l’écho des minarets plus ou moins proches lors des chants entremêlés des muezzins, constituent l’une des identités sonores les plus caractéristiques de la ville, rappelant à chaque instant le Moyen-Orient et ses sonorités du fait de l’association culturelle qu’il peut nous arriver de faire.

Ce moment, d’une intensité sonore aisément constatable par le visiteur, est dans la vie quotidienne du pratiquant suivi d’un moment de quiétude et de silence, essentiel à la prière. Ce passage de la cacophonie urbaine au silence de la prière constitue un moment transitoire pour le fidèle, celui du passage du temps social et urbain à un temps individuel, recentré sur lui-même, avant de retrouver le tumulte de la ville et de ses injonctions sociales. Cet instant sonore conditionne ainsi les pratiques de tous les acteurs qui interviennent dans cet espace : les mosquées, interdites aux touristes pendant la prière, sont ainsi vidées du brouhaha des discussions murmurées des visiteurs, pour offrir aux fidèles un réel silence religieux. Durant les moments de visite, c’est un faux silence qui nous parvient aux oreilles à l’intérieur des mosquées : la déférence à l’égard du lieu conditionne de fait son volume sonore, mais l’endroit demeure un espace créateur de lien social, engendrant sa propre identité acoustique. Au sein de la mosquée Bleue, la plus touristique d’Istanbul, on peut ainsi entendre ces murmures respectueux se perdre dans l’écho des immenses voûtes du bâtiment.

C’est un espace sonore différent qu’offre sa voisine l’église Sainte-Sophie, qui n’est plus un lieu de culte mais un musée très prisé par les touristes. Pourtant à l’origine deux espaces dédiés aux mêmes pratiques sociales, les deux monuments de Sultanahmet offrent aujourd’hui deux identités sonores bien distinctes. Mais la religion musulmane n’est pas seule présente dans la ville. Moins ostentatoires, plus difficiles à trouver peut-être et moins perceptibles à l’oreille, les cloches des églises résonnent également à travers Istanbul. Les sons font ainsi partie intégrante des liens sociaux et culturels de l’espace urbain d’Istanbul. Les lieux de culte représentent des espaces où coexistent aisément plusieurs identités acoustiques, constituant un patrimoine sonore et participant à la construction de la mémoire aussi bien individuelle que collective de la ville d’Istanbul (Torgue, 2005).

Le son dans l’espace urbain

Enfin, penchons-nous sur l’espace de la rue. On y entend plusieurs sons, plus ou moins différents les uns des autres. Tout d’abord, nous avons bien évidemment un fond sonore composé de bruits de foule, de klaxons, de voix mais aussi, et surtout, des appels à la prière que l’on peut régulièrement entendre dans la journée. Le chant arabe, même recouvert par les bruits plus neutres et bruyants que sont ceux des voitures et des discussions, imprègne d’une certaine façon la ville car il s’y répand. Il illustre la présence significative de la religion musulmane dans la ville et confirme son intégration dans la vie et le quotidien des Stambouliotes.

Ensuite la musique. Elle est très présente dans la rue : sur environ 20 mètres dans Istiklal, on peut dénombrer pas moins de trois à quatre musiciens ou chanteurs. Leur style et leurs instruments diffèrent : musiques traditionnelles revisitées ou non, chansons occidentales reprises, musiques de compositeurs occidentaux jouées… Ainsi, on peut entendre la musique et les chants de supporteurs à l’approche d’un match de football ou apprécier le chant d’un musicien visiblement traditionnel. On entend des battements rythmés inspirés de la batterie, instrument à la fois occidental (la caisse claire et la grosse caisse) et oriental (les cymbales) et témoignant alors à la fois d’une interculturalité et d’une imitation. Enfin, qui dit Istiklal dit rue commerçante et nombreux sont les commerces, souvent issus d’enseignes occidentales mais pas toujours, qui diffusent de la musique aux paroles souvent chantées en anglais et au rythme familier aux « enfants de la mondialisation ». Nous avons donc dans la rue de nombreux sons, différents les uns des autres et relevant soit d’une culture précise soit d’une hybridation.

Mais les lieux, eux, possèdent leur(s) propre(s) son(s). Il en va ainsi des stations de tram, de métro ou de funiculaire, où le « bip bip » de la validation du ticket ramène indéniablement à une modernisation des transports en commun et au processus d’urbanisation de la ville, comme en témoigne plus physiquement l’extension des lignes de métro du côté est de la ville. Mais si pour Frédéric Lamantia, « certains lieux, à l’abri du grand bruit de la rue, se colorent grâce à l’action des musiciens ambulants » de manière générale, ce n’est néanmoins pas le cas de ces stations, notamment les stations de métro qui entrent pourtant dans cette catégorie. F. Lamantia le reconnaît lui-même, ce lieu en particulier est encore rarement prisé par les musiciens ambulants.

Ainsi, comme le dit Henri Tournier, « souvent la peur du silence renvoie à la peur du vide, de l’ennui ou de la solitude. Dans sa difficulté à accepter les silences, à les écouter et à les gouter, l’homme occidental contemporain se précipite souvent pour trouver une solution de remplissage. » (Tournier, 2017). On pourrait appliquer cette théorie à notre sujet, à la différence qu’il n’est pas question d’homme occidental mais oriental ; peut-être pouvons-nous en définitive étendre cette théorie à l’humain en général ? Mais ce qu’il convient surtout de souligner, c’est que l’étude des sons dans Istanbul nous a permis d’établir une cartographie relativement caractéristique de la ville d’aujourd’hui. Les sons ont, d’une certaine façon, la spécificité de correspondre à un espace où à un lieu en particulier, de l’imprégner et d’en émettre à la fois, de le définir et de lui donner une portée socialement et culturellement significative. Comme l’écrit F. Lamantia :

« il convient de remarquer que chaque forme musicale habite dans des zones et/ou des bâtiments particuliers. Le style de la musique s’ancre dans l’architecture du lieu et participe à cette charge symbolique qui permet la création de territoires sociaux. »

Bibliographie :

LAMANTIA, Frédéric, « Les effets « territorialisants » des sons, reflets de la société en ses lieux et de ses états d’âme », Géocarrefour, 2003, 78(2), mis en ligne le 6 juin 2017.
TORGUE Henri, « Immersion et émergence : qualités et significations des formes sonores urbaines », Espaces et sociétés, 2005, 122 (4), pp. 157-166.
TOURNIER, Henri, « Essai de géographie du son, du silence et de la nuisance », Revue de la BNF, 2017/2, (55), pp. 102-113.
VOILMY, Dimitri, « Présentation du dossier « Ethnographier les phénomènes sonores » ». ethnographiques.org, décembre 2009, (19).