Rencontres : être une femme en Géorgie

Par Rosalie Lédée et Elsa Timmermans, M1 AlterEurope 2017-2018

Merci à Irina Yegorova, Yoko Akasaka, Monika Csaki et Nino Gogaladze pour leurs interventions et leurs témoignages, à Khatuna Tsereteli pour sa visite et d’avoir répondu à nos questions, aux femmes du camp de Tserovani et du village de Tchantliskure de nous avoir accueillies.

En Géorgie aujourd’hui, les femmes font face à des défis de représentation sociale et politique. Où en sont les femmes en Géorgie ? Il semblerait que leurs modes de vie et leurs attentes soient actuellement en plein changement puisqu’elles font face à d’importants défis de place et de représentation. Nous sommes allées à leur rencontre pour identifier leurs points communs, leurs différences, leurs préoccupations.

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Un pays de contrastes

En tant que pays membre du Partenariat Oriental avec l’UE et souhaitant à terme intégrer l’Union, la Géorgie fait figure de bonne élève en ce qui concerne la « mise aux normes européennes ». Parmi les exigences de l’UE, l’égalité hommes-femmes, un objectif que le gouvernement arbore tant dans son discours officiel que dans le format de notre rencontre : au ministère des Affaires étrangères, ce sont trois femmes et deux hommes qui nous accueillent pour présenter leur mission. L’égalité homme-femme est évoquée dès le début de l’intervention de la directrice adjointe pour l’intégration de l’UE. Le respect de l’égalité homme-femme est traité au ministère comme une part intégrante de la culture européenne, culture dont la Géorgie a été tenue éloignée pendant l’ère soviétique qui a « privé la Géorgie de son droit » d’être européenne.

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Rencontre au ministère des Affaires étrangères

C’est donc le passé qui fait figure de coupable aujourd’hui pour les problèmes de droit des femmes. Et en effet, si les femmes que nous avons interrogées ont mis en avant des évolutions récentes, elles ont aussi à chaque fois décrit leur situation comme émergeant d’abord de l’histoire de leur pays.

« C’est encore une société très traditionnelle » nous explique la guide de Tbilissi, alors que nous approchons de la statue de la mère de la Géorgie qui surplombe la ville. La femme y est mère et gardienne du foyer. Elle se marie et s’occupe des enfants. Cette idée générale n’a d’ailleurs pas été infirmée lorsqu’un villageois du Nord du pays a immédiatement proposé, à la vue d’une des jeunes filles du groupe, de se marier avec elle pour « lui faire deux jumeaux ». Le rôle de chacun dans la société reste donc en partie déterminé par son genre.

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Statue de la mère patrie

Mais trêve de généralités, une fois le cadre global – plutôt morne – planté, la représentante de l’OSCE s’empresse de nous détromper : l’ensemble de la gent féminine en Géorgie n’est pas logée à la même enseigne. D’ailleurs, la condition de la femme en Géorgie, ça n’existe pas tant il existe de situations différentes et parfois radicalement opposées. Tandis que les Géorgiennes en milieu rural ont en effet peu d’opportunités de carrière et vivent globalement selon les règles de la société traditionnelle, les femmes dans les villes sont généralement mieux loties. Elles ont, tout autant que les hommes, accès aux études supérieures et peuvent donc acquérir une indépendance économique plus facilement et travailler à des postes à responsabilités. L’origine sociale des femmes peut également déterminer les opportunités offertes à chacune. Les femmes de la classe moyenne géorgienne sont assez indépendantes. Répondant à une supposition – tentante – selon laquelle le mode de vie des femmes dépend également de leur ethnie d’origine, la représentante de l’OSCE nous l’assure : aucun groupe ethnique, qu’il soit majoritaire ou minoritaire, n’offre vraiment aux femmes plus d’égalité avec les hommes.  L’origine ethnique ne serait pas un facteur déterminant donc, bien que les Azéris justifient l’inégalité hommes-femmes par l’Islam. L’âge enfin tout comme la distance et le degré de connexion avec le monde influent sur les ambitions des femmes géorgiennes. En bref, notre interlocutrice se présente, elle, comme « chanceuse » : elle est jeune, urbaine, fait partie de la classe moyenne et éduquée : « tout un tas de facteurs qui font que pour [elle], ce n’est pas si mal d’être une femme en Géorgie ».

Une catégorie de femmes est cependant davantage mise en danger au sein de la société géorgienne : il s’agit des femmes dans les camps de déplacés ou les camps de réfugiés. Elles sont plus exposées aux violences, et s’intègrent difficilement au sein de la population. De ce fait, elles font l’objet d’une plus grande attention des pouvoirs publics, mais surtout des organisations internationales qui mettent en place des programmes exprès pour ces femmes (comme l’ONU femmes). Au final, nous relativisons la vision généraliste que nous avions au début du séjour.

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Visite d’un camp de déplacés.

Quel accès à la vie économique et politique pour les Géorgiennes ?

Toujours est-il que l’égalité hommes-femmes en Géorgie est loin d’être achevée. Malgré la bonne volonté affichée du gouvernement, les mentalités ne se modifient que petit à petit. On nous affirme que dans le cadre de la famille, les garçons sont des enfants-rois tandis que les fillettes aident très tôt leur mère aux tâches ménagères. Dans le cadre légal, si la Convention d’Istanbul, passée l’année dernière, entend réduire les violences faites aux femmes, une loi prévoyant l’instauration de quotas dans l’administration a échoué début 2018. Dans le cadre économique enfin, les femmes peinent à accéder au marché du travail du fait du manque de places en crèche. On estime que 55% des femmes sont actives contre 73% des hommes. La relative facilité d’accès au marché du travail des femmes géorgiennes comparée à d’autres pays au même stade de développement peut s’expliquer par l’héritage de l’Union soviétique. En effet, le communisme a instauré en théorie l’égalité entre hommes et femmes. Par ce biais, l’accès des femmes sur le marché du travail a été facilité, même si la vision traditionnelle est redevenue entièrement légitime lors de l’accès à l’indépendance de la Géorgie. Les défis au niveau économique restent donc encore nombreux, notamment au vu des écarts de salaire encore très importants (dans les secteurs public et privé, les hommes gagnent 88 et 84% de plus que les femmes).

L’accès à une vie active est donc relativement compliqué, mais l’accès à une vie politique est quasiment impossible. Très peu de femmes mènent une carrière politique, par exemple dans le gouvernement formé en 2016, seul deux postes de ministre sur 15 était occupé par une femme. Aujourd’hui, le Parlement géorgien ne compte que 23 femmes sur les 150 députés. L’ensemble des femmes que nous avons interrogées sont d’accord pour dire que la représentation des femmes est un enjeu sociétal qui n’a pas encore été pris en compte correctement.

Néanmoins, nous avons pu rencontrer des femmes haut placées. Il semblerait qu’elles soient plus nombreuses dans le domaine des relations internationales que dans les institutions nationales. 3 des 5 représentants géorgiens au Parlement du Conseil de l’Europe sont des femmes. En effet, nous avons été marquées par la rencontre avec Irina Yegorova, conseillère politique en charge de la résolution des conflits de 2008 en Géorgie. Elle est très impliquée dans les discussions de Genève qui cherchent à apaiser les tensions entre les parties, et fait figure d’autorité dans le processus de résolution des conflits. Elle a partagé avec nous la difficulté de son métier mais aussi l’épanouissement qu’il lui procure.

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Rencontre à l’ONU avec Irina Yegorova (à gauche) et Yoko Akasaka (à droite)

L’enjeu des violences conjugales

Mais, plus que le manque de représentation politique, le problème principal évoqué à chaque rencontre concerne la violence conjugale. Selon une ONG géorgienne, 36% des femmes disent subir des violences plusieurs fois par mois, 22% chaque semaine, 80% de la population estiment que la violence domestique est un problème privé en 2010. La violence conjugale est globalement acceptée par les Géorgiens. Il s’agit d’un sujet qui concerne les femmes en milieux urbains, mais surtout celles des milieux ruraux ou présentes dans les camps de déplacés ou de réfugiés. Implicitement, cela renvoie à une image de la femme soumise, encore présente partout dans la ville à travers des publicités dégradantes, ou dans les espaces publics avec des affiches de femmes-objets.

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Une affiche dans un restaurant de campagne

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Une publicité pour un Casino à l’arrivée à l’aéroport.

Cependant nous avons eu l’impression que le sentiment d’insécurité était principalement ressenti par les étrangères de pays plus développés présentes en Géorgie. En effet, au cours d’un entretien succinct avec deux jeunes filles (une Polonaise et une Américaine) volontaires pour des ONG dans un camp de déplacés internes, la question de l’insécurité est vite évoquée. Elles affirment avoir peur d’être en présence de Géorgiens qu’elles ne connaissent pas, et l’une d’entre elle nous raconte avoir été victime d’une agression dans un bus lors d’une visite à Tbilissi. Avant d’espérer adhérer à l’Union européenne il est certain que la Géorgie va devoir se confronter à un débat public sur les violences domestiques en tant qu’enjeu public et non plus privé.

Comment les femmes réagissent à cette situation : l’exemple du #metoo

Le débat sur la place des femmes commence à prendre de plus en plus d’importance dans l’agenda public. En effet, il semblerait que le hashtag « metoo » lancé en 2007 par Tarana Burke, activiste afro-américaine, durant sa campagne pour les victimes de violences sexuelles, ait également eu un impact dans la société géorgienne. Celui-ci, comme dans d’autres pays, a permis un éveil des femmes qui ont voulu affirmer que ces violences devaient cesser. L’utilisation est la même qu’en France ou aux Etats-Unis : les femmes publient sur les réseaux sociaux une histoire personnelle d’agression, plus ou moins grave, avec le hashtag « metoo » pour signifier que toutes les femmes sont concernées. L’éveil des hommes est, lui, plus lent et compliqué. Mais les affaires récentes d’hommes politiques accusés d’agression sexuelles puis limogés semblent avoir provoqué une prise de conscience chez eux.

L’outil féministe du #metoo a donc été repris et utilisé par les Géorgiennes pour leur situation particulière. Mais nous pouvons nous demander si le féminisme tel que nous le connaissons en France s’applique en Géorgie. En effet, la vision de la femme que nous avons eue lors de notre séjour est forcément biaisée compte tenu de nos origines et revendications personnelles sur les femmes. Les Géorgiennes n’ont pas nécessairement les mêmes priorités en tête, et pour beaucoup d’entre elles, la tradition ne doit pas être complétement effacée au nom de l’égalité. Le combat des femmes doit donc se faire localement, d’autant plus qu’il existe une pluralité de modes de vie des femmes, et qu’elles n’ont en ce sens pas les mêmes revendications.

Une situation en pleine évolution

Ce constat, les Géorgiennes n’ont pas attendu que nous le fassions. Il existe de nombreuses associations féministes, la société civile est très active en Géorgie. Nous n’avons pas eu la chance de les rencontrer, mais plusieurs de nos interlocutrices nous ont mentionné l’existence d’une organisation féministe très active à Tbilissi. Malheureusement, en Géorgie comme dans l’Union européenne, les mentalités et comportements évoluent très lentement.