Les conséquences géopolitiques du conflit Géorgie – Russie (2008-2018)

Par Augustin Grandgeorge et Augustin Rogy, M1 AlterEurope 2017-2018

L’année 2018 marque un double anniversaire : celui, pour la plus grande fierté du peuple géorgien, de la première indépendance de la nation géorgienne, en 1918, mais également celui, bien plus tragique, de l’invasion russe en Abkhazie et en Ossétie du Sud à l’été 2008, et dont les cicatrices ne sont pas encore refermées. Ces deux anniversaires ont pourtant beaucoup en commun, tant ils commémorent chacun l’expression, dans des contextes très différents, d’un souffle nationaliste pour l’unité géorgienne, tantôt vainqueur, tantôt réprimé par le puissant voisin russe. Et l’Ossétie, déjà, entre 1918 et 1921, avait été le centre d’un conflit qui opposait Russes et Géorgiens.

Les années 2000 : une montée des tensions jusqu’à la « crise de 2008 »

Alors que la tension monte depuis l’année 2007 – et même couve depuis le début des années 1990, débouchant sur une première guerre avait éclaté –, et que le jeune président pro-américain Mikheil Saakachvili, élu en novembre 2003, joue la carte nationaliste en tentant de rendre l’unité à son pays, le conflit s’emballe en août 2008. Après des heurts entre séparatistes ossètes et forces géorgiennes, Saakachvili ordonne d’occuper la ville ossète de Tskhinvali dans la nuit du 7 au 8 août. La réponse russe, ne se fait pas attendre. Dimitri Medvedev fait envoyer 10 000 hommes en Ossétie du Sud, ainsi qu’en Abkhazie, où la tension a également monté. Après plusieurs jours de combats et de bombardements, la situation se stabilise le 12 août, alors que les troupes russes sont sorties largement vainqueurs et occupent l’Abkhazie et l’Ossétie du Sud. Le Président Sarkozy, au nom de l’Union européenne dont il assure la présidence provisoire, intervient alors en médiateur, et propose un accord de cessez-le-feu, qui sera signé par la Géorgie le 15 août puis par la Russie – accord dans lequel elle s’engage à assurer la sécurité et la stabilité des deux régions occupées.

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Source : https://en.wikipedia.org/wiki/Russo-Georgian_War

La guerre de 2008 : un traumatisme interne aux diverses causes géopolitiques et économiques

La guerre russo-géorgienne d’août 2008 n’est sans doute que le dernier avatar d’un différend entre Tbilissi et Moscou qui remonte à l’époque tsariste. S’ajoute à la dimension ethnique et politique du conflit un paramètre d’importance : le contrôle du transport du pétrole et du gaz de la Caspienne vers l’Ouest. Après la réalisation américaine, turque et géorgienne, dans les années 2000, d’un oléoduc et d’un gazoduc empruntant tous deux la route géorgienne, la Russie a vu son influence diminuer du fait de l’émergence de nouveaux passages stratégiques d’hydrocarbures. Mikheil Saakachvili n’avait pas mesuré cet enjeu majeur : Moscou voit dans la guerre du gaz et du pétrole le moyen de redevenir une superpuissance, et avait donc planifié son intervention.

Le bilan humain est, même 10 années plus tard, encore imprécis : selon différentes sources parfois contradictoires, plusieurs centaines de morts, en particulier chez les civils ossètes, mais également près de 160 000 personnes déplacées. Pour ces personnes, un statut d’« Internally Displaced Persons » est créé en 2008 (car il s’agit, pour le gouvernement géorgien, de souligner que ce ne sont pas des réfugiés), et elles ont été réparties dans des centres collectifs et des camps sur le territoire géorgien – même si une partie s’est réfugiée en Ossétie du Nord ou ailleurs. L’immense majorité de ces personnes déplacées vit toujours dans ces camps, leur retour chez eux ne semblant pas davantage envisagé que leur intégration durable dans la société « géorgienne »1.

C’est donc un pays traumatisé, ayant vu ressurgir les vieux démons de la volonté de puissance russe, qui commémore les dix ans de cette guerre. En tout état de cause, la « crise » de 2008, comme la nomment les Géorgiens, a profondément marqué l’approche par le pays de ses voisinages. Face à la prédominance russe et aux difficultés rencontrées dans la gestion postérieure au conflit, la Géorgie s’est trouvée dans l’obligation de renforcer ses liens avec les pays de son entourage, dans ce qui ressemble de plus en plus à une tentative de containment de l’influence russe. Tentons ainsi d’y voir plus clair en dressant le tableau d’une situation géopolitique complexe où différents conflits s’entremêlent.

Dix ans après : un patchwork d’alliances régionales insatisfaisant

C’est l’une des premières choses sur laquelle insiste le représentant aux voisinages lors de notre échange au ministère des Affaires étrangères géorgien : « aucun pays de notre voisinage n’a reconnu l’autonomie des régions géorgiennes : ils nous soutiennent à 100% ». Ce comportement est interprété par la Géorgie comme un soutien sans faille à ses positions. De son côté, le discours d’Erdogan à l’ONU le 25 septembre 2014 est lui aussi considéré comme une « preuve incontestable » que la Turquie se range dans le camp géorgien. Dès lors que la question des relations turco géorgiennes sera abordée, le conseiller aux affaires politiques martèlera qu’« Erdogan a rappelé que l’intégrité territoriale géorgienne est une garantie de la stabilité régionale » érigeant ce pays en garant de l’intégrité territoriale de la Géorgie.

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Un sommet trilatéral entre la Turquie, l’Azerbaïdjan et la Géorgie à Tbilissi en 2014 (http://www.mfa.gov.tr/le-sommet-trilateral-entre-la-turquie_-l_azerbaidjan-et-la-georgie-s_est-tenu-a-tbilissi.fr.mfa)

Afin d’agrandir encore le cercle de ses soutiens, la Géorgie a par ailleurs tenté un certain nombre d’acrobaties stratégiques. Le pays a récemment entrepris de renforcer sa coopération avec d’autres pays qui connaissent des situations similaires : au premier rang desquels l’Ukraine. Le pays a lui aussi subi les revendications russes de plein fouet avec l’annexion de la Crimée et le rôle de la Russie dans la guerre du Donbass depuis 2014. Ce contexte favorable a vu la Géorgie essayer de bâtir un verni d’unité avec l’Ukraine, allant jusqu’à présenter le pays comme une nouvelle « république sœur » aux intérêts – et aux ennemis – communs dans l’objectif de renforcer un peu plus les liens avec les États qui partagent les difficultés avec le voisin russe. Cette alliance perdurera par-delà les tensions apparues entre les deux pays à la suite du refus ukrainien d’extrader l’ancien président géorgien Mikheil Saakachivili en mars 2015.

Ce rapprochement avec d’anciennes républiques soviétiques ne se limite pas uniquement à l’Ukraine. La Géorgie a aussi entrepris de resserrer les liens avec les pays baltes qui, comme le rappelle la conseillère sur l’Union européenne du ministère des Affaires étrangères géorgien, « soutiennent fortement les positions géorgiennes et condamnent l’attaque à l’intégrité du territoire géorgien ». Avec ces efforts importants, la Géorgie espère pouvoir faire émerger une alliance régionale composée de plusieurs pays voisins de la Russie, à même de soutenir les positions géorgiennes concernant les régions abkhazes et ossètes. C’est dans le cadre de cette stratégie qu’a été créé le GUAM, l’organisation pour la démocratie et le développement, regroupant quatre États de l’ex-Union soviétique : Géorgie, Ukraine, Azerbaïdjan et Moldavie. Rassemblant des États qui ont des conflits territoriaux latents avec la Russie, l’organisation a vocation à être un cadre de coopération sur les problèmes communs liés au voisin russe.

Deux problèmes viennent néanmoins contrecarrer les plans géorgiens. Premièrement, les pays voisins de la Géorgie ont entre eux des différents profonds. Le cas de l’opposition entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan sur la question du Haut Karabakh est de ce point de vue un exemple typique. Et le facteur religieux ne vient pas arranger la situation. Certains pays ont une population majoritairement musulmane là où d’autres, comme l’Arménie, ont une population principalement chrétienne. Cet enchevêtrement de croyances a des conséquences géopolitiques majeures et ne joue pas nécessairement positivement pour la Géorgie. L’histoire et les intérêts partagés entre la Russie et l’Arménie amènent cette dernière à entretenir une relation particulière avec la Russie – ce qui vient de surcroit ruiner les espoirs d’un « bloc caucasien » opposé aux velléités russes. Bien que certaines voix s’opposent à l’influence russe dans le pays, l’influence du voisin demeure et, jusqu’à aujourd’hui, les relations entre les deux pays n’ont pas faibli. Il n’est pas impossible que l’élection de l’opposant Nikol Pachinian fasse évoluer la situation, compte tenu de son discours nuancé sur la relation qu’entretient son pays avec Moscou. Deuxièmement, le gouvernement géorgien n’est pas dupe : aucun des pays voisins n’a réellement la capacité de peser dans les négociations face aux Russes. Comme le rappelle le président de la Maison du Caucase de Tbilissi : « le meilleur allié du pays reste… les montagnes ». Faute d’avoir trouvé un moyen pour assurer sa survie au niveau régional, la Géorgie n’a donc eu d’autre choix que de se tourner vers des alliances plus puissantes, pour un résultat jusqu’à aujourd’hui pour le moins insatisfaisant.

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Le leader de l’opposition, Nikol Pachinian, lance des casquettes à ses partisans sur la place de la République à Erevan, le 30 avril 2018. http://www.rfi.fr/europe/20180430-fete-armenie-avant-election-premier-ministre

La stratégie du virage géorgien vers l’ouest en question

Face au sentiment d’insécurité territoriale et à la peur d’une perte de souveraineté depuis la sortie de l’URSS et qui s’est concrétisée en 2008, la Géorgie a en effet opté pour un virage vers l’ouest, virage qui s’est matérialisé par une volonté constante d’intégrer l’OTAN et l’Union européenne. Cette volonté nous est rappelée à chaque instant de notre voyage à Tbilissi, où les drapeaux européens sont omniprésents sur les places, les bâtiments publics et jusqu’au ministère des Affaires étrangères où nous avons rendez-vous un après-midi.

Toutefois, cette stratégie montre aujourd’hui ses limites. Si l’Union européenne a pris l’initiative de plusieurs missions sur place et disposent de représentations à Tbilissi, Gori, Mtskheta et Zugdidi, l’adhésion est pour l’instant restée inaccessible à la Géorgie et semble loin d’être réalisée – voire réalisable. Du côté de l’OTAN, la situation n’est pas non plus très éloignée. Comme le rappelle l’un des intervenants à la Maison du Caucase, l’organisation militaire ne souhaite pas intégrer la Géorgie à court terme. Cette adhésion serait sans aucun doute interprétée comme une provocation par le voisin russe. A l’heure où l’alliance est confrontée à de profondes divisions sur l’attitude à avoir vis-à-vis des revendications russes – certains pays d’Europe de l’Est souhaitant adopter une position plus agressive là où des pays d’Europe de l’Ouest comme l’Allemagne et la France veulent jouer l’apaisement – une telle option est donc fortement inenvisageable. Jusqu’à maintenant, l’OTAN a donc privilégié une voie intermédiaire de coopération renforcée, qui est loin de satisfaire les ambitions géorgiennes en la matière.

Face aux limites flagrantes de sa stratégie d’alliances multilatérales, la Géorgie a donc opté pour des actions plus efficaces de lobbying direct auprès des gouvernements étrangers. C’est ce que nous indique l’un de nos interlocuteurs à la maison du Caucase qui nous indique que « [le pays mène] des actions importantes de lobbying auprès des États-Unis ». Le manque d’avancées concrètes – voire l’échec – des processus d’adhésion aux organisations occidentales force aujourd’hui le pays à repenser sa stratégie. Depuis quelques mois, on voit donc le pays en revenir aux ressorts classiques et bilatéraux de la géopolitique afin d’améliorer la « rentabilité » de sa stratégie et assurer une sécurité chère aux citoyens géorgiens.

1 Lire à ce sujet l’article « Les personnes déplacées internes en Géorgie ».