La question des langues au Maroc

par Pierre Le Mouel, M1 AlterEurope 2016-2017

Dans les petites rues de la Kasbah des Oudaïas, sur les hauteurs de Rabat surplombant l’océan, le chant du muezzin en arabe se mêle à une radio qui diffuse les informations du soir en français pendant que discutent en darija quelques Rabati. Cette scène n’a rien d’extraordinaire au Maroc. Plusieurs langues se mêlent selon l’ethnicité, la situation socio-économique et l’origine géographique des Marocains. L’arabe est la langue principale, parlée de tous, mais arrivent le français, second en nombre de locuteurs (environ 65% de la population1), puis une variante locale du berbère, l’amazighe, parlé par environ 42% de la population. Enfin vient l’espagnol (10%), dans les régions du nord qui appartenaient il y a un siècle à l’empire colonial espagnol.
La diversité culturelle marocaine est encore plus subtile. L’arabe se divise en plusieurs parlers qui se distinguent à la fois par l’origine urbaine, rurale ou montagnarde et par l’histoire des communautés, à l’exemple d’un parler judéo-arabe. Ce qu’on appelle le darija, par opposition à l’arabe littéral, est l’ensemble de ces parlers qui forment le dialecte marocain. L’amazighe est aussi un ensemble plus ou moins unis de dialectes berbères qui regroupe le chleuh, le tamazight et le rifain. Il n’existe pas de véritable unité à l’amazighe mais étant reconnu au Maroc comme une langue nationale du Maroc comme inscrit dans la Constitution de 2011, l’administration tente peu à peu d’imposer une unité, notamment au niveau de l’écriture alors que la majorité des locuteurs berbères ne savent pas lire autre chose que l’arabe ou le français.

Cette question de la langue, surtout autour de l’amazighe, est sensible au Maroc. En tant qu’élément identitaire elle peut rapidement révéler les dissensions au sein d’une société. Pour preuve, le recensement de 2014 effectué par le Haut Commissariat au Plan indique un nombre de locuteurs amazighs s’élevant à 26,7% de la population mais ce chiffre a été contesté par de nombreuses associations berbères. Le HCP a toutefois défendu la véracité de cette statistique. Se pencher sur la question de la langue au Maroc permet donc d’avoir un aperçu des dynamiques socio-culturelles en œuvre dans le pays.

La langue, véritable outil politique

Depuis 2011 et la réforme constitutionnelle qui a marqué le pays, la question de la langue a été réglée. Du moins sur le papier. C’est à l’article 5 que l’arabe, l’amazighe et le hassani (un dialecte arabe parlé au sud du Maroc et au Sahara occidental) sont mentionnés, après les articles concernant la Nation, la monarchie, l’islam et les symboles de l’État. La Constitution se montre très défensive à l’égard de l’amazighe en garantissant son caractère officiel2 à la fois dans les institutions (ceci s’observe très vite par la présence de l’amazighe sur une grande partie des devantures des bâtiments de l’administration publique) et dans l’enseignement. Ali Bouabid, directeur de la fondation Abderrahim Bouabid et critique du fonctionnement de la Constitution, parle de cette politique dans des termes particulièrement mélioratifs : « Ici on enseigne le berbère à l’école. C’est mieux qu’en France avec le breton et le corse. » Il continue en précisant toutefois que pour les campagnes électorales, même locales, l’arabe est utilisé presque exclusivement.

Le rapport entre langue et institution est particulier au Maroc. Le français n’est pas considéré comme une langue officielle et n’est jamais mentionné dans la Constitution, pourtant il est d’usage que les hauts-fonctionnaires sachent le parler. Cette langue est considérée comme un véhicule de savoir, de sérieux, et est donc couramment utilisée dans les discussions techniques, commerciales. L’administration est donc fortement influencée par la langue française héritée de l’administration coloniale du protectorat. Elle l’utilise aussi comme catalyseur des relations politiques avec la France.

L’article 5 de la Constitution prévoit la création d’un Conseil national des langues et de la culture marocaine qui devrait absorber les différentes instances linguistiques selon la loi organique présentée au Parlement à l’été 2016. Mais encore aujourd’hui, six ans après la promulgation de la Constitution, le Conseil national des langues n’a toujours pas vu le jour, preuve que la priorité politique au Maroc ne se trouve pas dans la protection de la diversité culturelle et linguistique.

La langue comme marqueur de distinction sociale

Les enjeux de distinction liés à la langue apparaissent dans l’usage du français et son enseignement. En se promenant dans les rues de Rabat, impossible de passer à côté des grands panneaux publicitaires pour les cliniques ou les écoles privées majoritairement françaises, marque évidente d’une élite francophone liée à l’héritage du protectorat. En effet, le système éducatif marocain a la particularité d’être en arabe et français dans le premier cycle puis de devenir exclusivement en français dans le cycle universitaire. Pourtant, comme le décrit une femme interrogée aux Archives Nationales du Maroc : « Ma génération a étudié en français jusqu’à la fin des années universitaires, mais actuellement les gens étudient le français en parallèle avec l’arabe et ils s’arrêtent à un moment donné. Donc on a plus d’arabophones. » La distinction se fait bien sûr par le niveau socio-économique des personnes. Comme l’explique une étudiante de l’Institut national d’aménagement et d’urbanisme, les universités font passer à leurs futurs élèves un test de niveau de français oral et écrit pour effectuer un premier écrémage.

Il y a donc un lien mutuel fort entre le maintien d’une élite par la langue française et le maintien de la langue française par une institution élitiste. Certaines disciplines sont toutefois enseignées uniquement en arabe, à savoir le droit et les études religieuses. Ce sont essentiellement les matières scientifiques qui sont enseignées en français. Il est intéressant de noter que les nombres sont inscrits en chiffres arabes et non en chiffres indiens comme c’est le cas en arabe littéral.

Le monde de la recherche académique reflète parfaitement cette relation ambigüe entre l’élitisme autour du français et l’ouverture internationale. Les Archives nationales du Maroc trouvent leurs racines dans les archives constituées à l’époque du protectorat, qui a imposé le principe de bureaucratie administrative au pays, et demeurent jusqu’à aujourd’hui majoritairement consultées par des chercheurs français. Les consignes d’utilisation des archives émises par les Archives nationales sont donc fournies en arabe et en français bien que le but de l’institution soit de donner accès aux Marocains à leur passé, ciment de ce qu’on considère comme une Nation. Cette volonté apparaît dans les expositions présentées dans le bâtiment des archives. Les textes ne sont pas traduits pour ne pas les trahir mais aussi pour respecter la culture des auteurs présentés. Toutefois, les légendes sont bilingues.

Des ponts linguistiques entre les cultures

« [L’État] veille à […] l’apprentissage et la maîtrise des langues étrangères les plus utilisées dans le monde, en tant qu’outils de communication, d’intégration et d’interaction avec la société du savoir, et d’ouverture sur les différentes cultures et sur les civilisations contemporaines. »

C’est ainsi que se clôt l’article 5 de la Constitution de 2011. Impossible de ne pas y voir une manière d’intégrer dans le texte fondamental de l’État une référence implicite au français parlé par tant de marocains. Bien que l’anglais soit enseigné, il est vite relégué au second plan, ce qui peut avoir comme conséquence de réduire l’ouverture à l’international pour les étudiants. Il y a un véritable travail de normalisation selon les standards internationaux, comme par exemple pour le langage des signes en marocain avec l’aide du Programme des Nations Unies pour le développement.

Au sein des institutions internationales, le français est utilisé à la fois pour communiquer avec l’administration mais aussi comme langue de travail. Bien sûr, dans le travail de terrain auprès de la population civile, l’arabe devient la langue principale. Les institutions internationales telles le PNUD ou la délégation européenne, parlent aussi l’anglais entre elles et comme l’explique la directrice de la branche rabataise du PNUD, ils l’utilisent aussi avec l’administration marocaine « pour entraîner leur anglais ».

Cette dernière n’est pas une langue très importante à Rabat, pourtant capitale du pays, à quelques exceptions près. En effet, les panneaux touristiques sont en bilingue arabe-français (et les titres en amazighe) mais jamais en anglais. Seules les banques utilisent parfois la langue de Shakespeare pour se signaler. Pourtant, le nombre d’offices de traduction à Rabat est conséquent et travaille dans de nombreuses langues européennes.

Les langues 2.0

C’est souvent dans les milieux moins « légitimes » que la culture réelle, ou du moins plus répandue, se révèle. Une simple promenade dans Rabat permet de se rendre compte de certaines utilisations des langues dans les publicités. En ce qui concerne les constructeurs automobiles, les marques de luxe sont en français tandis que les autres marques sont en arabe, ce qui rappelle l’idée que le français est la langue de l’élite. Les publicités pour tout ce qui est télécoms (à savoir abonnements téléphoniques et internet) sont à la fois en arabe et en français, bien que la première entreprise de télécoms au Maroc soit française, Orange. Les publicités pour les médias sont principalement en français. Depuis peu, le darija est parlé à la télévision nationale, alors que seul l’arabe littéral y a généralement cours dans les pays du Maghreb.

Internet permet aussi de se rendre compte de la place des langues dans une perspective plus large que les institutions. Selon le wikimedia traffic analysis report, le français se trouve en très bonne place dans les consultations d’articles wikipedia depuis 2015. Toutefois, l’arabe a très rapidement progressé, passant de 33% des pages consultés début 2015 à 40% en décembre 2016 (contre 43% à 40% pour le français sur la même période). L’anglais quant à lui reste aux alentours des 17%. Selon l’Arab Social Media Report de la Mohammed Bin Rashid School of Government qui a étudié les publications Facebook en 2016, 75% des utilisateurs publient en français, 33% en arabe et 13% en anglais. Bien qu’il faille prendre ces chiffres avec précaution, ils révèlent l’emploi du français comme langue d’échange internationale, moderne et plutôt jeune.

La question des langues est donc complexe au Maroc qui possède une culture éminemment mixte et ancienne. De nombreuses tendances se mêlent au gré des évolutions politiques mais aussi technologiques. Si l’arabe est la langue voulue comme élément central de l’identité marocaine comme inscrit dans la Constitution, le français et le berbère restent des langues fondamentales tant dans la pratique quotidienne avec des nombres de locuteurs conséquents, que dans l’administration même. La femme rencontrée aux Archives Nationales du Maroc résume parfaitement cette situation si particulière : « On a préféré écrire en français [et] en arabe, parce que c’est nous. »

1 Chiffres tirés d’Euromonitor, « The Benefits of the English Language for Individuals and Societies: Quantitative Indicators from Algeria, Egypt, Iraq, Jordan, Lebanon, Morocco, Tunisia and Yemen », Enquête réalisée pour le British Council (2012).
2 « Une loi organique définit le processus de mise en œuvre du caractère officiel de cette langue, ainsi que les modalités de son intégration dans l’enseignement et aux domaines prioritaires de la vie publique, et ce afin de lui permettre de remplir à terme sa fonction de langue officielle. » Article 5 de la Constitution de 2011.