La figure du roi dans l’espace public, enjeu politique et reflet d’une société

par Violette Corbineau et Kémi Quinio, M1 AlterEurope 2016-2017

« Où que vous soyez au Royaume du Maroc, l’ombre de Mohammed VI vous suivra »1

Lors de son arrivée au Maroc, le voyageur français est frappé par la multitude des portraits royaux visibles dans tous les lieux publics. De l’échoppe minuscule à la chaîne de restauration transnationale, du bâtiment officiel au grand hôtel, impossible de ne pas remarquer l’immuable portrait de Mohammed VI, parfois doublé du portrait de son père, Hassan II. Tradition populaire bien installée ? Résultat d’une politique volontaire d’affirmation de la puissance royale ? Les enjeux du constat de l’omniprésence des portraits royaux dépassent largement la simple anecdote. A travers eux, il s’agit en effet d’observer la façon dont, au Maroc, l’espace public ne peut être séparé des évolutions de la monarchie et des impératifs politiques. Nous allons donc observer de quelle manière la présence royale dans l’espace public constitue un biais d’affirmation de la puissance de la monarchie chérifienne.

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Portrait officiel de Mohammed VI

Nationalisme royal et pluralité de la figure du roi

Le roi est par le biais de ses portraits à la fois objet (sujet de la photo) et acteur de l’espace public. Une des premières hypothèses explicatives réside dans l’affirmation des portraits comme instrument du « nationalisme royal ». Ce concept — qui consiste à dire que la personne du roi garantit l’unité nationale — est né lors de l’indépendance du Maroc autour de Mohammed V. Il sert désormais de socle à la monarchie chérifienne. Le printemps arabe marocain ne s’est ainsi pas accompagné, à la différence d’autres pays, d’une remise en cause du roi et du système monarchique. Au contraire.

Ainsi, selon Karine Bennafla et Haoues Séniguer « [c]ette non focalisation sur Mohammed VI [dans les revendications de 2011] relève plutôt de la place séculaire occupée par le monarque dans l’inconscient collectif »3. L’image royale multipliée dans la ville peut d’ailleurs être perçue comme un des facteurs de renforcement de cet état de fait. C’est ainsi que les portraits du roi sont généralement accompagnés de drapeaux marocains, comme nous avons pu le constater à lors de notre voyage d’études au Maroc, notamment à l’INAU.

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Portrait du roi à l’Institut national d’urbanisme à Rabat

Une présence polymorphe

Cependant, quelles sont les limites de cet espace public ? Au delà des voies et des monuments, le hall d’un hôtel peut aussi être considéré comme lieu public, puisqu’il est destiné à accueillir des visiteurs. En effet, si au singulier l’espace public est le lieu symbolique où se forme l’opinion publique, au pluriel, les espaces publics désignent les lieux physiques dans lesquels le public peut circuler. Selon cette dernière définition, l’espace public est donc un lieu du politique, y compris lorsqu’il semble a priori peu sujet aux querelles politiques (tels qu’un hall d’hôtel).  La rue reste de plus le lieu par excellence où s’affirment et se confrontent les différentes forces politiques et sociales.

Dans l’espace public, la présence royale est plurielle : elle s’affirme non seulement à travers les portraits, mais également à travers la toponymie, les monuments publics, et même les cérémonies publiques telles que la bay’a, cérémonie solennelle d’allégeance au roi par les plus hauts personnages de l’Etat (bien entendu retransmise en direct dans tout le pays)2.

Les images elles-mêmes sont assez variées. De Mohammed VI en tenue de juge aux Archives Nationales, à la famille royale au complet à notre hôtel de Rabat, en passant par le roi en tenue traditionnelle dans les boutiques de la médina, tout se passe comme si la figure du monarque s’adaptait aux lieux où elle était exposée. De même, elle s’adapte également aux technologies : les journaux télévisés de la première chaîne, Al oula, commencent inévitablement par les activités royales.

Une occupation politique et institutionnalisée de l’espace public

Auparavant, c’est sous le règne d’Hassan II que l’image du roi est véritablement exploitée comme instrument politique. Le tournant autoritaire que ce dernier imprime dès les années 1970 à la monarchie s’accompagne d’une visibilité croissante du monarque, que certains n’hésitent pas à qualifier de véritable culte de la personnalité3. Sans qu’il y ait de loi véritable à ce sujet, l’image royale est intégrée à une politique de repérage et de destruction envers l’opposition. Les commerçants se doivent d’avoir un portrait d’Hassan II bien en évidence dans leurs vitrines, sous peine d’être accusés de sédition4.

Les actuels portraits de Mohammed VI sont d’une certaine manière les héritiers de ces traditions, en dépit de la libéralisation de la monarchie. C’est aussi sous Hassan II que les unes des journaux écrits et télévisés prennent l’habitude de s’ouvrir sur l’actualité de la famille royale. L’affirmation de l’image du roi dans l’espace public relève donc d’une vision top-down, c’est-à-dire imposée par le pouvoir. A ce titre, elle est proche de la propagande.

A ce propos, le directeur des archives nationales nous a décrit l’image officielle du souverain « planant au dessus des partis », contrairement au directeur de la Fondation Abderrahim Bouabid. Pour ce dernier, si le roi est bien « un acteur populaire » – en particulier grâce à ses actions de communication, son impartialité politique est un mythe. C’est également ce qu’affirment Myriam Catusse et Frédéric Vairel (cf supra) : « le pouvoir du souverain reposerait sur sa capacité à arbitrer dans les jeux de bascule entre coteries, partis et syndicats mutuellement hostiles  ».

Des portraits à la signification complexe : une utilisation symbolique de l’image

L’utilisation de l’image royale est de plus très symbolique. En adaptant la thèse de Kantorowicz sur les deux corps du roi5 (selon laquelle le roi a deux corps : l’un mortel, l’autre immortel et surnaturel. Cette idée s’appuie entre autre sur la fameuse formule « Le roi est mort, vive le roi »), on peut dire qu’au delà de la personne physique du roi, c’est l’incarnation du pouvoir et du gouvernement qui est représentée.

Selon l’historienne de l’art Diane Bodart, « expression de la majesté souveraine, le portrait en est aussi l’instrument, car il participe à la représentation du pouvoir au sens large »6.

Par ailleurs, la personne du roi se double d’une signification religieuse, le roi étant le Commandeur des Croyants, donnant une dimension supplémentaire à l’image du souverain. On pourrait presque parler de proximité entre ces portraits et des icônes religieuses (la Constitution elle-même affirmant que la personne du roi « est inviolable et sacrée », article 23).

Au-delà des portraits, un espace public marqué par l’empreinte royale

L’institutionnalisation a de facto une portée géographique. En marquant l’espace public, il réorganise le territoire national. Palais, mausolée, rues sont autant d’éléments significatifs sur lesquels on peut prolonger notre réflexion.

La figure royale est en effet tout autant incarnée au travers du nom d’une rue, de son palais. Comme le suggère le schéma suivant, la Royauté apparaît comme un élément structurant de la ville de Rabat.

Les principales artères portent des noms empruntés à la dynastie Alaouite. Ce faisant le roi est associé directement à l’activité économique, sociale de la ville. Plus encore ces axes de communication apparaissent structurants dans l’urbanisme de Rabat comme cela peut être le cas du pont Hassan II. Ces infrastructures soutiennent le dynamisme de la ville et permettent ainsi diffuser l’autorité royale.

De la même façon, les Mausolées royaux (construits ou à construire) jouissent d’une place stratégique mise en valeur par l’activité touristique. La place de la Tour Hassan est devenue la vitrine de la ville de Rabat, une image architecturale de la ville. La royauté est à nouveau associée au rayonnement urbain. Il en est de même par la construction du Musée Mohammed VI ou de l’Opéra Mohammed V tout deux porteurs d’une architecture moderne originale associée à une activité culturelle florissante.

Enfin les palais royaux constituent un ancrage monumental de la figure royale dans l’espace public. Cet ancrage est d’abord spatial : les remparts s’étendent au sein de la ville, délimitant par le biais de porte un territoire quasiment indépendant. Ces palais que l’on retrouve dans les différentes villes royales du Maroc apparaissent comme des enclaves totalement closes : protégées par des gardes, délimitées et par les remparts et par une ceinture verte faisant office de « zone tampon ».

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Portrait de Mohammed VI tagué sur un mur de la kasbah des Oudayas à Rabat

Une figure mythifiée

En réfléchissant sur l’importance des édifices royaux dans l’espace public, on a été amené à penser une certaine sanctuarisation de la figure du roi. Le roi n’est pas une figure sociale physiquement mais par cette galerie de portraits, de monuments. Le roi est mis à l’écart et tout l’enjeu serait de savoir si c’est volontaire, le fait d’une élite aristocratique dominante ou de la société. Le manque de sources ne permet pas d’y répondre. Mais ne pas parler du roi le rend d’autant plus présent. Tout est fait pour le dépersonnaliser. Le mythe devient plus fort, plus réel que la personne. L’autorité royale en ressort renforcée, c’est indéniable. Plus encore, elle apparaît comme un gage de stabilité, de continuité et de sécurité pour la société.

Le roi est mort, vive le roi ?

Parler du roi est tabou, parler de la figure du roi l’est moins. Celle-ci revêt un caractère sacré, politique et social qui marque l’espace public. Le parallèle semble aisé avec la figure royale française, tout particulièrement durant l’époque moderne. Dès lors une formule telle que « Le Roi est mort vive le Roi » utilisée durant l’époque moderne française trouve une certaine correspondance au Maroc actant d’une nouvelle forme de sacralité.

1 http://rol-benzaken.centerblog.net/12621-portrait-du-roi-mohamed-vi-cadre-photo.
2 Myriam Catusse et Frédéric Vairel, « Les territoires de l’action publique et de la contestation au Maroc », Politique Africaine, n°120, 2010.
3 A. Hammoudi, Master and Disciple. The Cultural Foundations of Moroccan Authoritarianism, Chicago, Chicago University Press, 1997.
4 Voir à ce sujet l’extrait du film L’Orchestre des aveugles, réalisé par Mohamed Mouftakir, 2016.
5 Ernst Kantorowicz, Les Deux Corps du roi, Gallimard, Paris, 1989.
6 Antonio Pinelli, Gérard Sabatier, Barbara Stollberg-Rilinger, Christine Tauber and Diane Bodart, « Le portrait du roi : entre art, histoire, anthropologie et sémiologie », Perspective, 1 | 2012, 11-28.
7 « Sondage interdit sur la popularité de Mohammed VI », AFP Jeune Afrique, 3 août 2009.
8 Mohammed VI l’intouchable, reportage de Sara Daniel, 3 août 2011.