Partir ou rester : les aspirations des jeunes moldaves face à la réalité de leur pays

par Fanette Billot et Suzie Testevuide, M1 AlterEurope 2015-2016

Vivre dans « le pays le plus pauvre d’Europe »1 peut paraître être une barrière insurmontable pour toute forme d’ambition et de rêve d’avenir pour un étudiant moldave. En arrivant à Chisinau, les sentences sont graves : « Tous les jeunes moldaves rêvent de partir à l’étranger, en France » nous explique Christian Daudel, consul honoraire de la Moldavie en région Auvergne-Rhône-Alpes. Ces affirmations sont renforcées par les statistiques qui montrent un pays rongé par le dépeuplement d’un tiers de sa population active, souffrant du mythe d’un futur meilleur à l’étranger. Une moyenne de revenu par habitant douze fois inférieure à la moyenne européenne, une large corruption, une perte de confiance évidente dans la classe politique… Nombreux sont les éléments qui poussent à l’exil souvent envisagé comme la seule chance d’améliorer sa situation économique2.

L’importance et l’idéalisation de la francophonie en Moldavie a généralisé l’apprentissage de la langue française dès le primaire, enseigné aujourd’hui à 42% et qui demeure encore aujourd’hui la première langue étrangère enseignée dans les écoles, collèges et lycées (même si le gouvernement entame aujourd’hui un tournant vers l’anglais)3. Chaque année, 1200 étudiants moldaves partent étudier en France. La baisse des coûts de transport et la généralisation de cette pratique amène les élèves à partir de plus en plus tôt : Emmanuel Skoulios, directeur de l’Alliance française en Moldavie, nous apprend qu’ « auparavant, les étudiants partaient en master, aujourd’hui ils partent souvent dès la première année ». La découverte de l’étranger est souvent pour ces jeunes un point de non-retour qui alimente la conviction chez ceux restés en Moldavie que l’avenir est ailleurs.

« Je suis un jeune avec de grandes aspirations ».

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Gheorghe a 19 ans, il vient de Telenesti, une petite ville de 8000 habitants au Nord de Chisinau. Né dans une famille d’origine moldave, il a quitté sa petite ville en 2015 pour poursuivre ses études dans la capitale, à l’ASEM (Académie d’études économiques de Moldavie) et à la faculté de Relations économiques internationales, dans le groupe francophone. Il se décrit comme un jeune actif qui participe à beaucoup de concours, d’olympiades, de formations, de projets… Membre de l’EUROCLUB de son université, Gheorghe est tourné vers ce qu’il appelle « la grande famille européenne ». Son rêve est de faire le tour du monde et de vivre en France. Même s’il aime son pays, sa culture et ses traditions, il désire profondément quitter la Moldavie au moins pour un temps car selon lui elle ne peut pas lui offrir les opportunités auxquelles il aspire pour son avenir et sa carrière : « Je veux apprendre, travailler et vivre dans un espace vraiment européen ».
Pourtant, Gheorghe croit en son pays et partage l’idée selon laquelle la force de la Moldavie est entre les mains de la population qui doit lutter pour gagner sa liberté, une véritable démocratie et la souveraineté du peuple. Insatisfait comme des milliers d’autres moldaves par la situation économique et l’affaire du milliard volé, il est sorti dans les rues en janvier 2016 comme beaucoup d’autres, malgré l’échec des révoltes de 2009, parce qu’il croit que « c’est seulement ensemble que nous pouvons changer, sauver l’avenir de ce pays, et pour cela il n’est jamais trop tard ».

« Je prône la solution moldave »

Pourtant, nombreux sont les discours qui incitent les jeunes à rester en Moldavie pour travailler et aider à (re)construire le pays. En effet, la fuite de la jeune population active vers l’étranger laisse le pays en proie à une population fragmentée entre des personnes âgées et des enfants dont les parents sont partis. Selon le Français Ridha Tekaia, président de MOBIASBANCA (groupe Société Générale) : « Partir n’est pas forcément la solution et rester en Moldavie peut aussi être ambitieux. Je prône la solution moldave ». S’adressant à des élèves des huit universités de Chisinau membres de l’Agence universitaire de la francophonie, il leur explique : « Vivre avec 500 euros en Moldavie c’est souvent beaucoup mieux qu’avec 1000 ou 1500 euros à l’étranger. J’ai vu plusieurs de mes collaborateurs revenir ici après quelques années passées à l’étranger ». De même, le discours de la vice-rectrice de l’Université libre internationale de Moldavie, Ana Guţu, fustige la « mentalité soviétique de l’assistanat » qui gangrène la société moldave et invite les jeunes à être créatifs en insistant sur les nombreuses possibilités offertes sur le marché moldave pour créer son entreprise et son propre emploi. De la même façon, la représentante de l’antenne de l’AUF à Chisinau clame que « les étudiants moldaves sont extraordinaires mais sont parfois réservés et ont du mal à exprimer leurs idées à cause du poids de l’héritage communiste ». Pour ces acteurs du paysage universitaire et économique moldave, ce sont les initiatives qui manquent et il faut selon eux prôner la solution moldave car il existe un potentiel local bien plus grand que ce que la tendance au dépeuplement laisserait croire.

C’est ce même potentiel local que soutient aussi l’Union européenne au travers de son programme d’aide au développement, comme le programme NEXUSMoldova par exemple qui cherche à promouvoir le développement local, le développement de capacités durables et une collaboration systématique entre les autorités infranationales, la société civile et les acteurs privés et publics. Ce même programme soutient également la diaspora moldave qui souhaite investir dans le pays ou y revenir.

Pourtant, bien peu de jeunes semblent apercevoir ce potentiel et souvent, malgré l’apparente facilité administrative de fonder son entreprise en Moldavie, les jeunes se heurtent à un environnement économique hostile, à la faiblesse des investissements et ont d’immenses difficultés à faire vivre leur projet entrepreneurial. En interrogeant les jeunes étudiants de Chisinau sur ces injonctions à rester pour créer de l’activité en Moldavie, beaucoup se disent effrayés par la pression et les espoirs qui reposent sur la jeunesse moldaves et considèrent l’entrepreneuriat comme un impossible défi.

« Je ne perds pas espoir dans un avenir meilleur pour mon pays »

Que peut donc proposer la Moldavie à ces jeunes ambitieux ? Pour répondre à ces questions nous nous sommes penchés sur la vie des jeunes moldaves à Chisinau au travers notamment du travail des organisations internationales et ONG présentes sur le terrain. Au fil des rencontres avec les acteurs locaux et internationaux basés en Moldavie, nous avons vu que nombreux sont ceux qui mènent des actions afin d’apporter de nouvelles perspectives aux jeunes moldaves, de dynamiser leur vie quotidienne et d’en faire des citoyens aguerris. L’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE), par exemple, met en place des ateliers et des débats pour équiper les étudiants de compétences utiles à tout citoyen. Amnesty International agit également auprès des jeunes, notamment par la mise en œuvre de cours d’éducation sur les droits de l’homme. Il est important pour cette organisation non-gouvernementale d’éduquer les jeunes sur leurs droits au plus tôt de façon à préparer leur future mobilisation et changer les mentalités dès le plus jeune âge. Par le biais d’ateliers d’initiation culturels et artistiques, le Center for Contemporary Art KSA:K travaille également avec les jeunes et étudiants moldaves.

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Figure 1: Au travers de tournois et d’entrainement au débat, la délégation de OSCE en Moldavie a pour but de former les jeunes des deux rives du fleuve Dniestr afin de leur donner les compétences pour devenir des citoyens actifs (OSCE/Liubomir Turcanu)

Les nombreuses associations étudiantes contribuent aussi à mobiliser les jeunes au sein des universités et à créer une véritable activité estudiantine. Parmi nos rencontres au fil des universités, les étudiants ont tous présenté un visage positif et motivé de la jeunesse moldave. Malgré les doutes, la vague de volonté migratoire ne semble pas aussi importante qu’elle nous avait été présentée et nombreux sont les jeunes qui aspirent aussi à rester en Moldavie : que ce soit pour un attachement personnel, une peur d’aller à l’étranger ou encore un engagement politique et patriotique. Cet engagement a d’ailleurs été retrouvé lors des manifestations de janvier 2016, qui avaient été présentées de l’extérieur comme des manifestations de la vieille génération, dénuée de l’intérêt de la jeunesse. La majorité des jeunes rencontrés nous avoue pourtant avoir participé aux manifestations, comme beaucoup de leurs amis, et croire en la possibilité d’un changement à l’avenir. Ces témoignages contrastent fortement avec la vision globale d’ONG locales comme Amnesty International qui dénonce la passivité du peuple moldave et son manque d’engagement politique, notamment depuis l’échec des manifestations de 2009 qui semblait avoir porté un coup à l’espoir que beaucoup avait nourri dans la possibilité d’un changement politique.

« Je suis fière de ma patrie »

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Julia est née à Chisinau dans une famille russe, mais elle parle également le roumain, l’anglais et le français. Elle se dit baignée dans la culture moldave. Après un enseignement à l’école russe, elle continue ses études à l’Institut de relations internationales de Moldavie (IRIM) :
« C’est là que j’ai compris que j’étais une citoyenne et que la prospérité de mon pays dépendait de la contribution de tous les citoyens. Malgré la situation économique problématique et l’instabilité politique, je suis fière de ma patrie. Je voudrais faire quelque chose d’utile pour elle et je ne veux pas la quitter. Je ne perds pas espoir dans un avenir meilleur pour mon pays natal. »
Son père est allé manifester en janvier 2016 et elle aurait aimé l’accompagner si elle n’avait pas été malade à cette période. En effet, elle n’a pas été démotivée par l’échec des manifestations de 2009, elle dit ne pas pouvoir changer le passé et son regard se porte vers l’avenir : « Je crois que les manifestations peuvent changer les choses. Actuellement il y a une guerre entre le peuple et le régime oligarchique. C’est dommage que les politiciens qui ont promu les valeurs européennes se révèlent être en réalité des bandits et des voleurs ».

On peut ainsi constater une importante tendance à partir de la Moldavie, ou à en rêver. Il ne faut toutefois pas oublier qu’il y a de la volonté chez certains jeunes moldaves de rester pour faire quelque chose d’utile pour leur pays natal. Comme nous l’avons vu, les sociétés implantées en Moldavie, des universités et des associations incitent également les jeunes à rester dans ce pays, où l’avenir a besoin de la jeunesse. Cependant, devant l’ampleur de l’émigration moldave, il est permis de douter un instant du pouvoir des bonnes intentions locales et internationales pour le développement interne du pays comme réponse à la fuite de sa population. Ainsi, on assiste peu à peu à un changement de paradigme dans l’approche européenne notamment qui remet en cause ce modèle du développement local qui peine à porter ses fruits pour un accompagnement et une préparation des jeunes à une émigration plus réussie.

1 Selon le site du ministère des Affaires étrangères de la France : « Malgré d’importantes réformes économiques depuis son indépendance, elle reste le pays le plus pauvre d’Europe (environ 30 % de la population sous le seuil de pauvreté) ».
2 Sur la situation économique du pays, lire l’article « L’économie de la Moldavie ».
3 Sur l’attrait suscité par la langue et la culture françaises, lire l’article « Le mythe de l’Eldorado français ? ».