Les influences russe et européenne en Moldavie

par Raphaël Riado et Cyrielle Caradot, M1 AlterEurope 2015-2016

La Moldavie, pays d’Europe orientale peu connu des français, est symptomatique des déchirements que connaissent aujourd’hui les pays tampons entre l’Union Européenne et la Russie. A l’instar de l’Ukraine, en Moldavie, trois voies sont envisageables : la voie de l’intégration européenne, la voie nationale et la voie russe. Il est donc particulièrement intéressant de chercher à comprendre les influences russes comme européennes sur la Moldavie et leurs vecteurs.

Concernant les aspects politiques tout d’abord, il existe actuellement deux grands camps en Moldavie : les pro-Russes (principalement les partis socialistes et communistes) et les pro-Européens (divers partis centristes et de droite). Nous avons eu l’occasion de constater lors de notre voyage d’études en mars 2016 que les pro-Russes qui campent devant le Parlement moldave, sont indirectement financés par la Russie1. Aujourd’hui, la République de Moldavie est dirigée par une coalition pro-européenne. Cela se ressent notamment par la surprenante abondance de drapeaux européens dans les rues de la capitale Chisinau, alors même que la Moldavie n’est pas membre de l’Union européenne. Les versements de l’Union européenne contribuent pour une part importante au budget de l’État et au financement des projets des autorités publiques en Moldavie. Ces financements se font au moyen d’instruments financiers dédiés au partenariat oriental. De plus, l’UE a récemment signé un accord d’association avec la Moldavie et a aussi libéralisé les visas, ce qui facilite la circulation des Moldaves dans l’UE.

Quant à l’influence de la Russie sur la Moldavie, elle se fait sentir majoritairement par le biais de la Transnistrie. Il s’agit d’une région sécessionniste séparée géographiquement du reste de la Moldavie par le fleuve Dniestr. Lorsque nous nous sommes rendus en Transnistrie le 18 mars dernier, il nous semblait que l’URSS perdurait sur cette étroite bande de terre2. Nous avons pu constater la prégnance de la langue russe au sein de la population. Il y a en outre des unités militaires russes et des chars russes le long de la ligne de démarcation avec le reste de la Moldavie. Ainsi la Transnistrie est l’un des principaux moyens pour la Russie de faire jouer son influence politique en Moldavie, notamment en empêchant la réunification de la Transnistrie au reste de la Moldavie. Cependant la Russie n’est pas le seul acteur préoccupé par l’avenir de la Transnistrie, l’Union européenne et les États-Unis ont obtenu un rôle d’observateur dans le règlement du conflit transnistrien.

Du point de vue diplomatique, on note que nombreuses institutions plutôt pro UE telles que l’OSCE, le PNUD, la Délégation de l’UE ont un siège à Chisinau. Alors qu’à Tiraspol, l’existence d’ambassades d’Abkhazie et d’Ossétie ainsi que le stationnement d’unités de l’armée russe démontrent la présence de la Russie.

Les influences économiques de la Russie comme de l’Union européenne sont marquantes en Moldavie. La Moldavie disposait d’un accord de libre-échange avec la Russie jusqu’à il y a peu. Cet accord a été suspendu unilatéralement par la Russie du fait de l’entrée en vigueur de l’accord de libre-échange avec l’Union européenne. La Russie n’apprécie en effet que très peu l’orientation pro-occidentale de certains pays de son « étranger proche ».

Les exportations vers la Russie étaient non négligeables pour la Moldavie, notamment pour le secteur viticole. Malgré l’embargo russe, la province turcophone de Gagaouzie a conservé ce privilège de pouvoir continuer d’exporter son vin vers la Russie. Il s’agit là de l’une des multiples manières pour la Russie, par le levier économique cette fois-ci, de diviser le territoire moldave et ses minorités nationales. La Transnistrie a une orientation pro-russe affirmée qui s’explique notamment pour des raisons économiques, la Russie injectant de l’argent à Tiraspol et aidant à payer les retraites. Mais paradoxalement 50 à 60% de son commerce est réalisé avec l’Union européenne3.

L’économie moldave se tourne maintenant vers l’Ouest : 62 % des exportations moldaves se font vers l’Union européenne4. La Moldavie dispose d’une frontière commune avec la Roumanie, ce qui facilite les échanges. Outre leur grande proximité culturelle, les liens économiques sont très forts entre ces deux pays. La Roumanie accorde la citoyenneté roumaine à tous les Moldaves roumanophones qui en feraient la demande à condition qu’ils aient un grand-parent roumain. Cela leur permet de travailler librement dans toute l’Union européenne. On remarque une grande émigration en Moldavie. La destination numéro 1 est la Russie : des centaines de milliers de moldaves ont fait le choix de partir travailler en Russie. Les travailleurs moldaves les plus qualifiés partent plutôt à l’Ouest : en Roumanie et en Italie, mais aussi dans d’autres pays latins et au Royaume-Uni. Les rémittences sont ainsi très importantes dans le PIB moldave, elles représentent 30% du PIB moldave5, elles viennent majoritairement de la Russie à 68%, puis ensuite de l’Italie et d’Israël6.

L’approvisionnement de la Moldavie en gaz et pétrole est un autre atout non négligeable dans le jeu de la Russie. Ceci d’autant plus que la Moldavie ne dispose pas vraiment d’alternatives.

Si la Moldavie choisit une orientation trop occidentale aux yeux de la Russie, l’une des mesures de rétorsion possibles consiste à restreindre l’approvisionnement en énergie. De plus, nous avons appris  que la Transnistrie a accumulé auprès de la Russie une dette gazière de plus de 5 milliards de dollars7. Il s’agit là d’un puissant moyen de pression financier et géopolitique sur Chisinau. En effet, en cas de réunification de la Moldavie, Moscou serait en droit de réclamer le paiement de la dette. Or les finances publiques moldaves ne permettent absolument pas d’envisager un tel remboursement, même échelonné sur plusieurs années.

Sur le plan culturel et universitaire, à la fois la Roumanie et la Russie cherchent à promouvoir le rayonnement leur langue dans l’espace moldave. Ces deux pays ainsi que de nombreux pays de l’Europe de l’Ouest accueillent volontiers des étudiants moldaves dans leurs universités et leur accordent des bourses. Il s’agit là d’un moyen d’exporter sa culture, ses valeurs et son mode de vie auprès de la jeunesse moldave éduquée.

Dans la vie quotidienne, les influences de l’Union Européenne et de la Russie semblent se croiser sans vraiment s’entrechoquer. La plupart des gens en Moldavie parlent roumain et russe, et beaucoup d’étudiants apprennent en parallèle l’anglais ou le français. Et ils ne comprennent pas bien pourquoi nous, étudiants français, nous trouvons cela surprenant. La population circule assez librement entre la Moldavie et la Transnistrie, mais en réalité les Moldaves n’ont pas forcément d’intérêt pour la Transnistrie et inversement. Plusieurs étudiants que nous avons rencontré nous ont indiqué qu’ils ont de la famille en Europe de l’Ouest mais aussi en Russie. Le choix de l’Union européenne ou de la Russie ne se fait pas tant en rejet de l’autre destination qu’en fonction des  opportunités qui se présentent. Et quand on parle d’intégration à l’UE aux étudiants rencontrés, ils sont plutôt enthousiastes, mais très vite leur discours devient pragmatique. Ils soulignent les difficultés que cela représenterait pour un pays comme la Moldavie d’intégrer l’UE. Dans les sondages, la population est moins favorable à l’adhésion qu’avant : en 2009, 80% de la population y était favorable, contre seulement 45% aujourd’hui8.

De toutes ces influences croisées entre l’Union européenne et la Russie sur la République de Moldavie, il semble finalement que le résultat est et restera le statu quo. Car la Moldavie a des intérêts aussi bien à l’Est de ses frontières qu’à l’Ouest. Et la situation délicate de la Transnistrie ne semble pas en voie de résolution. La population transnistrienne a économiquement besoin de l’Union européenne, et pour la Russie ce territoire ne représentant pas un intérêt économique très important, à contrario de la Crimée, il est peu probable qu’elle l’annexe. Elle souhaite néanmoins préserver son influence et n’est donc pas favorable au retour de la Transnistrie dans le giron de Chisinau.

1 Source Amnesty International Moldavie 2 Pour plus d’informations sur la Transnistrie, lire l’article « Perceptions moldaves sur la Transnistrie ». 3 Données du Ministère des Affaires étrangères de Moldavie 4 Données de la Délégation de l’UE 5 Données de la Délégation de l’UE 6 Données de l’Académie des études économiques de Moldavie 7 Données du Ministère des Affaires étrangères de Moldavie 8 Données de la Délégation de l’UE