Le mythe de l’Eldorado français ?

par Bastien Bruneau et Guillaume Gorge, M1 AlterEurope 2015-2016

« Le français est un projet de vie, c’est la valeur essentielle. Plaider pour plusieurs langues c’est plaider pour plusieurs cultures. Ici c’est plaider pour la latinité [...]. C’est une langue qui porte des valeurs, notamment économiques. La langue française est un privilège1 » : un vibrant plaidoyer de la part de la directrice de l’ULIM, qui témoigne d’une place prépondérante de la culture française dans l’imaginaire de nombreux moldaves. Mais est-ce une réalité ou un simple mythe ?

Un mythe entretenu par une présence linguistique et économique

Historiquement, la langue française occupe une place à part dans l’enseignement moldave : 70% des élèves apprenaient le français à l’école avant la chute de l’URSS. L’attachement est purement culturel. En effet, aucun processus de colonisation ne l’explique ; il tient plutôt, en particulier durant la période soviétique, à la volonté de conserver et revendiquer un lien avec l’espace latin.

Par la suite, l’Alliance française a eu pour rôle de maintenir cette dynamique : créée en 1992 par un groupe de professeurs de français moldaves, elle a été la première forme de présence française en Moldavie ; si depuis l’ambassade s’est installée, elle reste, en termes d’effectifs et de moyens, la plus importante. Son activité consiste principalement en la proposition de cours à un tarif abordable (1500 lei soit environ 70 euros pour 45h de cours) et en l’organisation de projets tel que le Festival du film francophone. L’Alliance française constitue ainsi le centre culturel étranger le plus important du pays et le relais essentiel d’une présence culturelle réelle.

L’Agence universitaire de la francophonie (AUF) joue aussi un rôle important dans le maintien de la francophonie en Moldavie. Fondée en 1961, elle fonctionne comme une association universitaire. Ses actions sont variées : elle aide à l’insertion professionnelle des diplômés, met en place des programmes de stage, offre des formations francophones dans différentes matières et fait la promotion de la langue en organisant des projets comme des conférences ou le Festival des étudiants francophones d’Europe centrale et orientale. Des bourses à la mobilité (tant pour les enseignants que pour les étudiants) sont de la même façon octroyées par l’AUF. Le but est ainsi de faire rayonner la francophonie. Pour ce faire, l’AUF reçoit des financements des Etats francophones (la France est le pays qui en accorde le plus), de particuliers et d’organismes internationaux.

Dans l’enseignement supérieur, le français continue donc d’occuper une place prépondérante : 1200 Moldaves partent en France dans le cadre de leurs études chaque année ; faire un Master en France est pour beaucoup d’étudiants que nous avons rencontrés un projet qu’ils comptent bien concrétiser2.

A première vue, la présence française est tout aussi réelle dans le domaine économique. A la suite de la visite du président Chirac en 1998, se sont en effet implantées des multinationales comme Orange (4,5% du PIB moldave), Lafarge, Lactalis ou la Société générale, qui ont profité de la dynamique d’ouverture de l’économie moldave. La Chambre de commerce France-Moldavie compte ainsi 50 membres à ce jour.

La dynamique générale est celle du rachat de petites entreprises par de plus grosses venues d’Occident, dans un schéma centre-périphérie somme toute assez classique. Le rôle de la CCIFM est avant tout de faire la promotion du marché moldave auprès des entreprises françaises. La relation n’est pour autant pas intégralement asymétrique : la Moldavie exporte par exemple en France du textile de qualité, produit par des entreprises italiennes ou allemandes (Prada, Boss, Gucci).

Ainsi, la France a une présence historiquement forte en Moldavie. Le tout contribue à façonner le discours d’une relation sentimentale autant d’économique, institutionnelle et culturelle.

Des initiatives restreintes et une diminution relative de l’importance française

Dans les faits, même s’il reste important, l’apprentissage du français diminue : la réforme du code de l’éducation l’a pénalisé dans l’enseignement primaire et secondaire. De 70% d’élèves apprenant le français avant la chute de l’URSS, on est passé à 42% aujourd’hui, et cette part diminue d’année en année au profit de l’anglais. L’enseignement supérieur n’est d’ailleurs pas en reste puisque l’apprentissage du français tend à reculer. Les entreprises françaises aussi orientent davantage leurs salariés vers l’anglais, comme c’est notamment le cas d’Orange. Même l’Alliance française dispense des cours d’anglais (même si leur part reste bien modeste face aux cours de français). On note aussi que l’apprentissage de l’allemand augmente au détriment du français. Au total, force est de constater la baisse de visibilité du français. Pour autant, la francophonie garde un statut privilégié en Moldavie et, même si cette francophonie est moins présente depuis quelques années, elle n’est pas en danger de disparition.

Un désintérêt institutionnel est aussi de plus en plus présent. Le fonctionnement de l’Alliance française le prouve. En effet, le gouvernement français baisse ses financements alors qu’elle est de plus en plus rentable. Ainsi, pour 1€ donné par la France, l’Alliance doit fournir 2€. Le gouvernement se repose de la sorte sur elle. L’Ambassade de France a une présence diplomatique au poids limité et encourage les actions de l’Alliance Française sans y prendre réellement part, laquelle ne parvient pas à faire face à la demande trop importante et est obligée de refuser des élèves.

Les investissements français sont, de plus, en baisse. La visite de Jacques Chirac avait réussi à insuffler un souffle d’implantation d’entreprises françaises en Moldavie, mais, aujourd’hui, les entreprises françaises hésitent trop longtemps à y investir et d’autre pays comme l’Allemagne, l’Italie ou les Pays-Bas prennent les marchés les plus importants. Si la France compte environ 225 entreprises en Moldavie et a un stock d’investissement direct de 173,6 millions d’euros (en 2012, un des plus importants d’Europe en Moldavie), les investissements français tendent à diminuer.

Du fait d’un poids culturel historique par la langue, puis, plus tardivement, d’une implantation économique, on a le sentiment d’une attraction de la Moldavie vers la France selon une relation de type centre-périphérie. On le retrouve dans un discours souvent admiratif à l’égard de la France, volontiers citée comme destination d’émigration souhaitée (avec le Canada). Et pourtant, on est frappé du contraste entre la description d’une France dorée et la réalité des liens institutionnels et économiques, qui restent limités et surtout dans un déclin relatif. Le lien est avant tout symbolique et la relation entre les deux pays est d’abord sentimentale avant d’être politique.

Le discours élogieux n’empêche au demeurant pas une conscience réelle des difficultés rencontrées par les pays d’Europe occidentale, comme si le mythe de la France comme Eldorado était lui-même perçu comme un fantasme par ceux qui en parlent. C’est donc au niveau sentimental que se joue finalement le plus fortement l’asymétrie : notre groupe a été accueilli de la façon la plus chaleureuse par des lycéens moldaves, à Chisinau et en Transnistrie, de par le simple fait de notre nationalité ; on peut douter qu’un groupe de Moldaves en France aurait reçu le même accueil.

1 Université libre internationale de Moldavie (ULIM), conférence sur l’avantage de parler français sur le marché de l’emploi, lundi 14 mars 2016 ; citation libre.
2 Lire à ce sujet l’article « Partir ou rester : les aspirations des jeunes moldaves face à la réalité de leur pays ».