Chisinau, une capitale face au défi de la gouvernance urbaine

par Ninon Briot et Élise Martin, M1 AlterEurope 2015-2016

À Chisinau, beaucoup de bâtiments sont à l’abandon, beaucoup d’autres sont en construction. Ici on refait la chaussée, là on tente de paver la rue. Bienvenue à Chisinau, ville en chantier où le patrimoine historique et religieux semble un peu noyé.
Qui mène la politique urbaine et l’aménagement de la ville de Chisinau ? Question délicate. Une série d’acteurs semblent construire le paysage urbain de demain sans trop se concerter et selon des visées tout à fait différentes voire antagonistes.

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Plan d’urbanisme général
Mairie de Chisinau
Source photo : Elise Martin 2016

Mise en perspective et retour critique sur les rencontres avec le vice-maire de la ville de Chisinau Nistor Grozavu (16 mars 2016) et le directeur de l’AIRM (Agence d’inspection et de restauration des monuments) Ion Stefanita (15 mars 2016) à Chisinau

Chisinau ville en chantier

Dans les faits c’est le service d’urbanisme de la mairie qui est en charge des projets et de l’aménagement de la ville. Le vice-maire de la ville qui nous reçoit décrit différentes cartes de Chisinau en nous montrant la structure radiale de la ville, organisée en cercles concentriques.

Il explique que l’aire urbaine de Chisinau compte 18 unités administratives, chacune des localités semblant être assez autonome (le maire de la ville garde par contre la main sur les questions d’éducation ou encore des transports publics). Le centre-ville comprend lui 5 arrondissements. Nistor Grozavu revient sur les principaux défis qui attendent la ville de Chisinau ; on comprend que l’objectif est de faire de Chisinau une ville durable. Le vicemaire parle longtemps du trafic, des embouteillages, du problème des microbus (1500 chaque jour circulent dans la ville). Il décrit aussi des problèmes liés aux déchets : aujourd’hui, on décharge les déchets de la ville non loin de là, dans une carrière d’argile. Il explique aussi que la station d’épuration doit être renouvelée. Il faut également mettre aux normes les immeubles de la ville afin de mieux conserver l’énergie thermique (il parle d’une perte d’énergie thermique d’environ 50%). Enfin il déplore l’absence de pistes cyclables dans sa ville. C’est seulement à la fin de son intervention que Nistor Grozavu évoque la question du patrimoine et de la rénovation des monuments. Serait-ce une question taboue ? Pourquoi la reléguer au second plan ?

Pour dire vrai, notre vision était un peu biaisée avant de rencontrer le vice-maire de la ville de Chisinau. En effet quelques jours auparavant nous avions eu le point de vue de Ion Stefanita, directeur général de l’Agence d’inspection et de restauration des monuments, qui nous avait tenu un discours critique voire alarmiste. Selon lui la ville est en proie à deux dangers étroitement liés : la construction urbaine anarchique, non contrôlée et illégale, et la dégradation des monuments historiques. Depuis 1991 et la chute de l’URSS, la ville semble à l’abandon. Quelques bâtiments restent les témoins anciens d’un empire déchu. Il reste le boulevard central de Chisinau et ses petites rues adjacentes qui laissent en effet entrevoir certaines constructions soviétiques emblématiques de la ville et d’autres monuments historiques et religieux (notamment de nombreuses Églises orthodoxes). Le reste de la ville semble être un chantier permanent. Depuis l’indépendance et en raison d’un contexte économique difficile les destructions et constructions illégales sont légion. C’est simple, à Chisinau on ne sait jamais si les bâtiments sont en train d’être construits ou d’être détruits1.

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Immeuble en construction, destruction, rénovation ?
Centre ville de Chisinau

Source photo : Elise Martin 2016

En 2010 ont été publiés – tardivement – une évaluation et un registre des monuments historiques de la ville : Chisinau compte 977 monuments protégés. Rien qu’entre 1993 et 2010 environ 80 bâtiments ont été détruits. La faute à de grands projets immobiliers construits à la va-vite, de façon anarchique – et bien sûr pas toujours en harmonie avec l’architecture de la ville. Exemple flagrant et quasi surréaliste : l’édification illégale, récente et inachevée, d’un grand ensemble d’appartements autour de l’ambassade de France.

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L’ambassade de France encerclée par les constructions illégales
Centre ville de Chisinau
Source photo : Elise Martin 2016

Ion Stefanita pointe du doigt la corruption qui gangrène l’ensemble des corps politiques en Moldavie. « En Moldavie il n’y a que la politique du téléphone qui fonctionne ». Lorsqu’on le questionne sur l’efficacité de la mairie, sa réponse est sans détour : « À la mairie de Chisinau 189 personnes travaillent dans l’aménagement urbain, ce sont des personnes âgées qui s’occupent de ça, on a besoin de jeunes ! » Il rajoutera un peu plus tard « Ici beaucoup de structures font de ‘l’imitation’ [sic] au travail ».

D’un côté M. Stefanita se bat contre la destruction des monuments et la construction illégale de bâtiments neufs, de l’autre il tente de protéger le patrimoine, de le mettre en valeur et de sensibiliser le public. Il explique que les procédures administratives sont longues et que les sommes requises pour restaurer les bâtiments dégradés ou en ruine sont difficiles à trouver. « Le Programme des Nations Unies pour le développement, la Banque européenne pour la reconstruction et le développement ou encore la Banque Mondiale nous aident » déclare-t-il. Ion Stefanita compte énormément sur « le partenariat public-privé », il martèle cette maxime comme un ultime message d’espoir. Enfin il sait que « le patrimoine n’est pas seulement une identité mais aussi une valeur économique », il veut « mettre en place un tourisme interactif » et « créer des zones piétonnes». Ion Stefanita sait que le chemin est encore long. À titre d’exemple, il n’existe même pas d’office du tourisme dans la capitale moldave…

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Rare zone piétonne du centre ville de Chisinau
Source photo : Elise Martin 2016

Chisinau, encore loin de coller à l’image de capitale européenne ?

Selon Gilles Pinson, spécialiste des questions de gouvernance urbaine, les projets de ville et les projets urbains se sont multipliés dans les grandes villes européennes dès les années 1980. Les villes se sont lancées dans de grandes opérations d’urbanisme censées les positionner sur le marché des « Eurocités ». Il décrit ce mouvement ainsi : « la planification urbaine [a connu] (…) un second souffle en étant redéfinie comme activité visant à activer des processus de mobilisation des élites urbaines autour de la définition du positionnement stratégique des villes. Ces projets [ont] témoign[é] de l’irruption de nouveaux enjeux au sein des agendas urbains – reconquête des centres-villes, positionnement stratégique, attractivité – qui [ont] brouill[é] les équilibres politiques existants et redéfin[i]la valeur des ressources dont sont porteurs les acteurs des politiques urbaines2. »

Les acteurs de la ville de Chisinau semblent seulement prendre conscience qu’il faut mettre en place au plus vite une stratégie de planification urbaine alors que cette prise de conscience a eu lieu il y a déjà longtemps dans les grandes villes de l’Union européenne… C’était un enjeu du Forum d’urbanisme qui s’est tenu en avril que de faire bouger les lignes et d’engager les différents acteurs à œuvrer main dans la main, du moins dans la même direction. C’est aussi et surtout l’image de la Moldavie qui en jeu. Comment Chisinau pourrait-elle sinon prétendre devenir une capitale européenne ?

1 Sur les investissements multiples de cet urbanisme particulier, lire l’article « Réflexions sur les espaces abandonnés de Chișinău ».
2 Gilles Pinson, « Projets de ville et gouvernance urbaine. Pluralisation des espaces politiques et recomposition d’une capacité d’action collective dans les villes européennes », Revue française de science politique, 2006/4 (Vol. 56), p. 619-651.